Accompagner les doutes

L’Ecole Dynamique propose 2 semaines de période d’essai à tout nouvel élève.

Il est intéressant de savoir que les écoles Sudbury ne proposent pas de période d’essai. Nous avons donc introduit (à tort, à raison ?) une petite spécificité française. Mais 2 semaines d’essai, est-ce suffisant ? Est-ce judicieux ? …

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Edit : je me suis mélangée les pinceaux : en fait, les écoles Sudbury proposent comme nous des périodes d’essai payantes. Sauf pour la création, pour les familles-« noyau », celle qui étaient là dès le début de l’aventure, avant même l’ouverture officielle de l’école, qui ne font donc pas fait de période d’essai : elles se sont toujours engagées pour l’année ferme à venir. Sauf chez nous, puisque nous avons également mis en place cette période d’essai pour nos « familles pionnières » !

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A l’issue de ces 2 semaines, nous rencontrons les élèves et leurs parents pour discuter des retours et impressions de chacun : les 3 parties intéressées (équipe/parent/élève) sont-elles prêtes à poursuivre l’aventure ?

Cette 1ère vague de période d’essai, du 10 au 24 septembre 2015, a eu une spécificité : elle a débuté avec l’entrée des lieux dans l’école, avec des murs bruts, des sols bruts, pas de faux plafonds, et surtout pas de règles (ou si peu), pas de commissions déjà installées, pas de routine dans la pratique des organes cruciaux de l’école (Conseil de Justice, Conseil d’Ecole) : tout était à faire, tout était à apprendre !!

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Dans un sens, ces 2 semaines ont ressemblé à un joyeux chaos : des enfants découvrant leur liberté, des règles pas encore proposées/votées (et donc des adultes pas en position d’imposer une autorité d’adulte, non appuyée sur des règles décidées en collectif), des locaux à aménager, des questions auxquelles nous n’avions pas pensé penser… Bref : un joyeux méli-mélo d’adultes et d’enfants qui cherchent, se cherchent, essaient, se trompent, recommencent, oublient, tâtonnent, réfléchissent, cherchent et tâtonnent encore…

Une telle situation est très rare ! C’était intense, excitant, très prenant… et très fatigant que de participer à la naissance d’une telle école ! Quelle aventure !

(sans oublier les membres de l’équipe travaillant jusque tard le soir chez eux, et même le week-end pour tenter de boucler la masse incroyable de choses à faire…)

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Bon alors, dans le concret… que s’est-il passé pendant ces 2 semaines, pour les élèves ?

  • ils ont appris à se connaître, à se faire des copains

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  • ils ont appris à connaître et utiliser l’organe destiné à les protéger : la Commission de Justice. « C’est un Conseil de Discipline, quoi ?! » fut la première remarque de certains… Non, car la Commission n’est pas là pour juger et punir, mais pour rappeler que des règles ont été bafouées et pour assurer le respect du bien-être de tous. Et personne ne la dirige : c’est le rôle de tous de décider des sanctions et réparations justes au regard de la règle bafouée (la CJ fera l’objet d’articles + détaillés, car c’est l’un des organes essentiels d’une école démocratique de type Sudbury). La Commission de Justice tourne à plein régime depuis l’ouverture : tous les jours, de 11h à 12h30, car il y a tant à apprendre et à retenir, tant de nouvelles habitudes à prendre…

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  • ils ont appris à connaître le Conseil d’Ecole, où toutes les règles se créent (à peine à l’utiliser réellement, car sa participation n’étant pas obligatoire, peu ont été suffisamment assidus pour comprendre comment l’utiliser – mais ça commence doucement !).

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(Propositions en cours au Conseil d’Ecole)

  • ils ont joué, beaucoup, beaucoup, ils ont discuté, ils se sont disputés (et ils ont été assignés pour cela en Commission de Justice : le respect d’autrui est la règle absolue ici, tolérance 0 pour toute forme de violence, physique, verbale et psychologique).

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  • ils ont appris à s’ennuyer, car ici, personne pour leur dire « hé, c’est l’heure de… » (à part pour la CJ, car lorsque l’on est convoqué, on se doit d’être présent)

Pourquoi l’ennui ?

Pour des enfants et adolescents passés par le système scolaire classique, dans lequel l’adulte a toujours tout organisé, cette situation de liberté peut être très destabilisante... :

  • il y a les enfants qui ont joué, joué, joué non stop pendant ces 2 semaines -> et des parents inquiets se demandant pourquoi leurs enfants étaient si fatigués en fin de journée,
  • il y a les enfants/ados qui se sont ennuyés, ne sachant que faire de tout ce temps libre soudain -> et des parents inquiets d’entendre leur enfant se plaindre en rentrant le soir de s’être ennuyé.
  • il y a même eu des élèves nous demandant quand commençeraient les cours, et ne comprenant pas ce qu’était cette école où « on ne fait que jouer » -> parce qu’ils n’ont pas encore pris en main leur instruction, parce qu’ils n’ont pas encore pris leur place dans les organes de l’école, parce que la liberté est perturbante !

Certains élèves, d’âges différents, ont terminé leur période d’essai dans le doute, au point de ne pas continuer l’aventure : certains ont rejoint le monde confortable de la maison pour continuer l’instruction en famille, certains sont repartis vers les bancs de l’école « classique » (plus ou moins classique, pour certains). Mais ces doutes sont vraiment normaux. Les élèves doivent s’acclimater, car l’école est encore en cours de création/aménagement, et ce n’est pas simple de trouver ses marques, pour tout le monde.

C’est exactement comme la période d’essai des tout-petits, dans n’importe quelle structure éducative : rien ne se fait sans doutes et difficultés à un moment donné… Et dans toute la littérature Sudbury, j’ai lu à de nombreuses reprises que tout le monde passait par là. Tous les élèves doutent, à un moment donné, chacun selon son propre timing. Et tous les parents doutent ensuite à leur tour… Notre rôle est d’en parler aux parents ET aux enfants, leur dire que ce doute, ce coup de mou après l’excitation du démarrage est normal, particulièrement avec cette naissance de 0 : nous sommes tous partis à fond, tous excités d’avoir créé cette école, de lui avoir donné naissance en quelques mois. On passe donc tous par une période de fatigue qui peut être déstabilisante, et les plus fragiles le sont d’autant plus….

Un membre de l’équipe a eu une très belle image : nous avons préparé la fusée en quelques mois, nous avons décollé, nous avons subi remous et peurs, doutes et excitation, et maintenant nous voilà dans le calme de l’espace : nous devons désormais apprendre à « flotter », à trouver notre équilibre, notre rythme de croisière

Les doutes, les peurs et les envies de faire machine arrière pour revenir à une situation connue et « confortable » sont normaux, mais ils doivent être dépassés, accompagnés par les membres de l’équipe et le reste des élèves.
-> Tout comme pour l’ennui, nous vivons dans une société qui ne supporte pas le doute.
-> Nous apprenons depuis tout petits à suivre des consignes, des règles et des décisions prises par autrui. Nous attendons que tout arrive sur un plateau, car tout nous arrive sur un plateau !! Servi par un enseignant, un adulte, un « supérieur ».
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Mais…
Quand apprenons-nous à décider pour nous-même, quand apprenons-nous à comprendre ce qui est bon pour nous ?
Quand apprenons-nous à savoir prendre des décisions ?
Combien d’adultes en souffrance aujourd’hui, incapables de décider par eux-mêmes, de prendre leur propre chemin, d’écouter leur voix intérieure, voire de penser par eux-mêmes ?

 

Combien d’adultes englués dans une zone de confort dont ils n’oseront jamais sortir, se privant par là-même de la beauté et de l’aventure d’une vie plein de surprises ?

Il y a tant à apprendre sur soi, et sur le monde !

Il y a tant à découvrir de soi !

 

Demande-t-on à un enfant d’1 an de rester dans la zone de confort du 4 pattes, pour lui épargner la peur de tomber et le doute de ne pas y arriver rapidement ?
Non, bien sur que non… Alors acceptons le doute, la peur et l’ennui comme des composantes normales de la construction d’une identité : car rien de grand ne se fera jamais sans peur, sans hésitation.

 

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7 réflexions sur “Accompagner les doutes

  1. Bonjour,
    Peut-être c’est court 2 semaines d’essai, pour avoir le temps d’expérimenter la traversée du doute, il me semble. J’opterai pour au moins un mois, si ce n’est un trimestre.

    J’adore votre projet, et rêve que j’aurai pu connaître une école comme celle-ci, enfant…. Merci pour vos initiatives.

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  2. Bonjour Marie et merci pour ce partage.
    Je rejoins le commentaire d’Isabelle, 2 semaines c’est court pour se libérer de ces/ses chaines.
    J’espère que Jahilo se laissera flotter dans cette extraordinaire aventure…
    BRAVO à vous tous pour le chemin parcouru jusqu’ici !

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  3. Encore bravo Marie pour ce superbe article. La période d’essai de deux semaines est vraiment là pour s’assurer que notre concept est bien compris de l’enfant. La « période d’essai » pour vaincre ses peurs et ses doutes dure au moins plusieurs mois. C’est pour cela qu’on demande un engagement au moins sur un an, sinon c’est réellement impossible d’intégrer pleinement la notion de responsabilité individuelle.

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  4. Merci pour ce partage Marie, c’est vraiment très intéressant. Bravo pour votre initiative, votre lucidité, niveau de réflexion, ça donne envie. Moi je suis un instit en maternelle bien isolé dans ma classe (comme beaucoup), même si je retrouve de temps en temps mes collègues du mouvement Freinet du 93 (je suis à Pantin). Peut-être qu’on pourrait envisager de vous rendre visite un de ces jours (?)

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  5. Bonjour

    Merci Marie pour ces articles super passionnants 🙂 🙂

    Juste pour la précision, il me semble que la Sudbury originale propose une semaine de « visite » (payante à 250$) comme indiquée ici :
    http://www.sudval.com/03_admi_01.html

    Sinon sur la réflexion philosophique il y aurait aussi à fouiller, approfondir les notions et concepts de qu’est-ce que jouer, qu’est-ce que travailler (voir aussi qu’apprendre?) car la philosophie Sudbury rend flou ce genre de concepts…
    Car en tant que prof de musique, mon « travail » est entre autres de « jouer » de la musique 😀

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    1. Merci Emmanuel. Effectivement Sudbury et toutes les autres proposent une période d’essai payante. Mea culpa, c’est moi qui me suis mélangée les pinceaux : à la création de l’école, les familles engagées dès le départ partent sur 1 année complète, SANS période d’essai (contrairement à la naissance de l’Ecole Dynamique, où toutes les familles engagées dès la phase de préparation ont quand même fait cette période d’essai).
      Je fais tout de suite la correction sur mon article 😉

      Et je suis tout à fait d’accord avec tes questions : qu’est-ce que jouer, apprendre, « travailler »? Comment différencie-t-on apprentissages formels, informels et non formels ?
      Il y a tellement à dire, tellement à creuser !
      Une chose est sure, si ces concepts paraissent flous dans la philosophie Sudbury, c’est uniquement (à mon sens !) parce que l’école publique les a mis dans des cases, en nous faisant croire qu’ils sont tous bien séparés… alors qu’on apprend en jouant, qu’on joue en apprenant. Et que « travailler » semble être devenu quelque chose de si cadré, de si sérieux !!
      C’est bien connu, « le jeu, c’est le vrai travail de l’enfant, c’est son métier » ! Citation de Pauline de Kergomard, qui a participé à la création de l’école maternelle, si différente à l’origine de ce qu’elle est devenue aujourd’hui…

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      1. En fait en y réfléchissant, ce n’est pas la philosophie Sudbury qui les rend flou mais plutôt que si on réfléchit bien à ces concepts, ce n’est pas si facile de les distinguer et de trancher qu’est-ce que travailler, qu’est-ce que faire, agir, qu’est-ce que jouer, qu’est-ce que œuvrer (un mot pour désigner travailler avec plaisir, donc jouer ??? 😉 ), qu’est-ce qu’apprendre, peut-on ne pas apprendre dans la vie…
        Et la philosophie Sudbury réveille, sollicite et met en lumière ce « flou » (je ne sais comment l’appelé autrement) entre des concepts très très courants mais dont on a jamais pris le temps d’y réfléchir réellement.

        En espérant te rencontrer samedi car je viens pour la création du réseau des écoles libérées 🙂

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