Sortir de la dichotomie enfant/adulte

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Depuis les attentats de vendredi circulent sur les réseaux sociaux beaucoup d’images comme celles ci-dessus. Ce n’est évidemment pas l’image des 2 enfants mais la phrase qui m’interpelle…
Ce qui m’énerve avec ce genre de phrases, c’est l’idée d’une « passation », à un moment donné, et donc d’une rupture dans le continuum enfant/adulte, d’une opposition… au lieu de penser en terme de continuité, d’apprentissage et de responsabilisation progressive…

Le monde devrait être construit par tous, adultes ET enfants… sinon comment demander à des enfants devenus adultes de se conduire en êtres responsables et de régler des problèmes déjà bien installés, sans leur avoir jamais permis d’apprendre à être responsables ?

Et puis c’est quoi, « être adulte » ??

J’ai découvert il y a 4 ans, à travers ma formation en Sciences de l’Education à Paris8, tournée vers l’Education Tout au Long de la Vie, l’oeuvre de Georges Lapassade.

En 1963, Georges Lapassade a écrit un livre passionnant et particulièrement visionnaire : « L’entrée dans la vie ». Un de ces thèmes principaux ? L’immaturité de l’homme.

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Dans notre culture, l’adulte serait un « étalon », une référence, une version mature de l’être humain, vers lequel doit tendre tout enfant. L’enfance serait donc une simple étape vers un état achevé. Et qui dit être achevé, dit apprentissage terminé ! Quelle vision réductrice et terriblement fausse : nous ne cessons d’apprendre toute notre vie, nous ne cessons d’évoluer, de changer, de faire des erreurs et de nous relever. Qui plus est dans notre société en profonde transformation : nous ne pouvons plus adhérer à une vision mature de l’adulte, dont l’apprentissage pendant l’enfance servait à l’amener à un travail, une compétence, un poste dans le monde du travail. Nous devons au contraire aujourd’hui absolument apprendre à nous adapter, à évoluer. Changer de métier, développer de nouvelles compétences à 40, 50, 60 ans…

Lapassage a écrit : « cet inachèvement est un caractère général de la connaissance : l’inachèvement du savoir exprime celui de l’être »

L’état d’adulte n’est pas un accomplissement final, ce n’est qu’une mise en cage d’un des moments de notre vie, nous faisant croire à une sorte de « puissance » face aux étapes qui l’encadrent : l’incapacité de l’enfant et la sénilité du vieux (on retrouve d’ailleurs dans cette veine l’idée (désormais battue en brèche) que nous « perdons » des neurones à partir de 20/25 ans, impliquant de ce fait un déclin inéluctable… alors que dans tant de sociétés non occidentales, la vieillesse représente la sagesse et non la sénilité !!)

En 1963 déjà, de façon super visionnaire, Georges Lapassade prédisait cette révolution de société, où il ne serait plus possible d’avoir (et donc « d’être ») UN métier ! Même s’il restait dans l’image du travail à l’usine, il préconisait de changer l’éducation et, bien évidemment, notre vision de l’enfant !…

« Ce n’est plus un métier, avec ses normes, sa morale, ou même ses secrets, qui est transmis ; c’est une ensemble éclaté de connaissances et d’habilités qui devront ensuite converger dans le travail à l’usine. Tous les spécialistes y insistent : la formation professionnelle doit beaucoup moins viser, si elle veut être efficace, à la transmission d’un métier qu’un entraînement en vue d’un ajustement permanent à la transformation des techniques. »  (1963 !)

La formation doit être continue, souple, traversant sans obstacles les différents « moments » de la vie, sans étiqueter « enfance », « adolescence », « âge adulte », « vieillesse » : c’est la base du concept d’Education Tout au Long de la Vie (ETLV). 

Dans l’avant-propos d’une version récente de son livre, mes anciens profs de Paris8, Lucette Colin et Remi Hess, écrivent : « la force de son ouvrage n’était d’ailleurs pas de s’intéresser à la conjoncture, mais à une réflexion générale à partir de questions simples : qu’est-ce que l’enfance ? Qu’est-ce que l’adolescence ? Qu’est-ce qu’un adulte ? Ces « moments » dans la vie se suivent-ils génétiquement ? N’ont-ils pas au contraire une interaction entre eux, une interdépendance ? »

(malheureusement, le livre « L’entrée dans la vie » est quasiment introuvable aujourd’hui dans le commerce… j’en ai un très vieux, que j’avais réussi à dégoter d’occasion. Il y en a actuellement 2 exemplaires sur le site Priceminister)

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(image extraite d’un vieil article de mon blog)

Je suis donc vraiment contre l’idée hyper répandue que c’est aux adultes de préparer le monde futur pour les enfants.

Arrêtons de voir et de considérer les enfants comme des êtres passifs et incapables, arrêtons de penser que nous allons faire « à leur place », parce qu’on sait mieux, juste parce que nous sommes adultes.

Arrêtons surtout de museler et de si souvent briser leur innocence, leur capacité d’émerveillement et de rêve.

Peut-être que les solutions ne peuvent au contraire venir que de là… ? De la fin d’une mise en cage de l’enfance, d’une « préparation » à l’âge adulte, d’un gavage de connaissances. Il suffit d’écouter les enfants s’interroger sur les attentats pour comprendre que, quelque part, nous les forçons à rentrer de force dans un monde brutal, égoïste, qui n’écoute rien ni personne. Un monde de possession, de domination, où ils n’ont pas vraiment d’avis à donner. Nous les autorisons à parler puis nous leur disons derrière, par nos actes : « bon maintenant, rentre dans ce monde, parce que c’est celui-là qui existe et pas un autre ».

Et puis finalement est-ce que la « guerre » des générations ne vient pas de cette idée ? C’est toujours la faute des autres : des vieux qui nous ont « laissé » ce monde et des jeunes qui laissent les adultes faire, en partie parce qu’on se méfie de leur jeunesse bouillonnante et de leur prétendue inconscience, en partie parce qu’on leur a toujours répété que c’était « des histoires de grandes personnes », et qu’ils sont « trop petits », etc, etc. On tourne en rond… !

Mais ce monde, construisons-le ensemble… en permettant aux plus jeunes, dès tout petits, de faire entendre leur voix, de participer à la création de leur monde.

Et quelle meilleure façon de commencer qu’en leur faisant vivre la démocratie, l’ouverture, le respect et l’empathie, dans leur propre école ?

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