« Alors, qu’est-ce que t’as fait, aujourd’hui ? »

En voilà une autre, de ces phrases anodines qui sont tout, sauf anodines ! 

Après la question « t’es en quelle classe ? » (voir article ici), voici la question « alors, qu’est-ce que t’as fait, aujourd’hui ? » (en rentrant d’une journée d’école).

Evidemment, tout dépend de ce qui motive cette question dans la tête du parent (ou tout autre adulte)… mais quand il y a le moindre petit doute, de la part de cet adulte, sur l’intérêt de ce que l’enfant-ado a fait de sa journée, alors ce doute va se faufiler et s’installer insidieusement au fond de la question, pour la transformer en « Qu’est-ce que t’as appris, aujourd’hui ? »

Et la question, qui a l’air pourtant si anodine, devient pression. La question devient piège.

« Qu’est-ce que t’as fait, aujourd’hui ? » va être interprétée inconsciemment, dans la tête de l’enfant, comme « je dois faire quelque chose pour pouvoir répondre à cette question ! »

Oui, mais… c’est quoi « faire » quelque chose ?

Et dans la même veine, c’est quoi « ne rien faire » de sa journée ?

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Etonnamment, si vous posez la question autour de vous, vous verrez que la réponse diffère d’une personne à l’autre, ce qui démontre bien l’incongruité d’une telle expression…

D’ailleurs on voit bien comment les « petits » enfants, en maternelle et début de primaire, répondent à cette question : « Alors, t’as fait quoi, aujourd’hui ? ». Réponse quasi permanente : « Rien !! ». Comme si les « petits » avaient compris inconsciemment que pour l’adulte, jouer, interagir, rire, courir, sauter et encore jouer ne pouvaient combler la réponse attendue…

Combien de parents déçus, parents qui voudraient bien se faufiler en petite souris à l’école, pour voir ce que leurs enfants y font toute la journée, enfin, quand même !? « Mais qu’apprend-il à la fin, puisqu’il ne fait rien ? »… « Il n’apprend donc rien dans cette école ? »

En bref, pour tant (trop) d’adultes, jouer, découvrir le monde, interagir avec les autres, inventer des jeux dans la cour, et puis encore jouer, c’est « rien »…

Et si on décortique la question « T’as appris quoi, aujourd’hui ? » , des questions affleurent :

  • Est-ce qu’on apprend quelque chose tous les jours ?
  • Ce qui ressort le + souvent, sur une vision journalière de l’apprentissage, est-ce le + important ? (« j’ai appris… 1 poésie / le théorème de Pythagore / les capitales européennes… »)

C’est bien là un des problèmes de notre vision de l’apprentissage, qui peut devenir un des obstacles majeurs pour des parents mettant leurs enfants dans une école démocratique de type Sudbury : on ne peut PAS avoir une vision « journalière » de l’apprentissage…

On doit oublier la question « Qu’as-tu appris à l’école aujourd’hui ? », et même la question « Qu’as-tu fait, aujourd’hui ? », si se cache derrière cette dernière l’idée/l’envie/le besoin du parent d’un certain apprentissage, quotidien, routinier, régulier. 

C’est PRIMORDIAL.

Et c’est DIFFICILE.

Et même sur les apprentissages scolaires purs et durs, de ceux qu’on fait dans une école traditionnelle… qu’est-ce qui, réellement, se fait en 1 journée, voire en 2 ou 3 jours ? Pas grand chose, si ce n’est quasiment rien… Les vrais apprentissages, les apprentissages de la vie tout autant que les apprentissages de savoir-faire se font sur le moyen et long terme : un apprentissage n’est que très rarement quelque chose de très concret et très précis qui se passe en quelques heures ou une journée. Car dans une majorité écrasante des cas, on « n’apprend » pas -> on finit par comprendre. Et par la-même intégrer.

Ou alors, on est juste dans l’apprentissage par coeur, apprentissage dont on perd forcément 95% par la suite. Combien d’apprentissages appris par coeur et oubliés, sur 1 scolarité entière ? (non, n’y réfléchissez pas, ça fait peur…). Combien d’apprentissages inutiles ?

Alors le « Qu’est-ce que t’as appris, aujourd’hui ? » prend une drôle de tournure quand on y pense, car que peut y répondre un enfant ??

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***

Enfin et surtout, tant d’apprentissages ne peuvent pas s’exprimer en mots…

Même nous, adultes, sommes bien démunis parfois quand nous devons nous exprimer à propos d’apprentissages…

Si je parle pour moi par exemple : j’apprends tellement depuis que cette école est née ! J’apprends tellement sur les autres, sur la vie en communauté, sur la démocratie, sur la patience, sur moi (beaucoup sur moi !), sur Minecraft, sur la culture ado, et sur tant d’autres choses… Tant de fois je suis à l’école, ou je rentre de l’école en me disant intérieurement « quelle richesse ! », « quelle chance de vivre ça, d’être là ! ».

Malgré cela, 2 choses :

1- Si mon mari me demande en rentrant : « Alors t’as fait quoi aujourd’hui ? », je serais bien en peine de lui parler de ce qui se cache derrière les actes quotidiens comme le travail administratif de 10h, la partie de jeu de 15h30, derrière la carotte découpée pour A. à 14h, derrière mon intervention en Conseil de Justice à 11h15… Même si je sens pourtant que c’est là, comme si chaque action apportait sa pièce à un édifice dont je ne peux encore voir l’ensemble.

2- J’ai beau avoir développé, à travers les années et l’expérience, l’art et la manière de m’exprimer en mots, par l’écrit (je suis nettement moins prolixe et à l’aise à l’oral ;)), je suis moi-même bien souvent en peine de restituer la force d’un moment. Un de nos Conseils de Justice (décrit dans cet article) en est un exemple frappant : ce que j’en ai restitué ne montre qu’une infime partie de ce qui s’est joué pour nous à ce moment là. Et pourtant, nous en parlons aujourd’hui comme d’un moment « fondateur » pour l’école. Comment restituer ça ? Si nous avons, nous, adultes, du mal à trouver les mots, alors imaginons un enfant… Il y a des apprentissages qui ne disent pas, qui se vivent, c’est tout.

Certains apprentissages (les + importants) sont à l’image des cours d’eau : à quoi sert de vouloir en décrire un petit bout depuis la berge, puisqu’on ne peut saisir toute leur étendue, depuis le petit ruisseau en amont jusqu’au torrent qui se déverse dans la mer, à travers courbes et lignes droites, chutes et périodes de sécheresse ?

Dois-je m’arrêter sur ce moment que je considère, en tant que parent, être un méandre marécageux pour mon enfant ? Ou dois-je le laisser juste vivre sa vie avec confiance : peut-être cet apprentissage là continuera son chemin en s’enrichissant toujours plus, jusqu’à la mer, ou peut-être s’assèchera-t-il pour laisser la place à un autre…

Si mon image du cours d’eau pour les apprentissages ne vous parle pas, j’en ai une autre ! Celle d’une grande toile de fond dont le tricotage quotidien nous est invisible à l’oeil nu…

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5 réflexions sur “« Alors, qu’est-ce que t’as fait, aujourd’hui ? »

  1. – si on renverse la question : « Marie, qu’as-tu fait aujourd’hui ? » la réponse n’est pas évidente : dans le flot continu d’actions lesquelles privilégier si aucune ne paraît exceptionnelle ? Lesquelles pourraient intéresser le questionneur ? La principale est de respirer !!! Si la principale est d’avoir été avec un copain ou une copine est-ce que tu vas le dire ? Est-ce qu’il va sembler important de répondre « j’ai essuyé la vaisselle » ?…
    – Dans une école traditionnelle, la réponse est généralement « Rien ! » ou « Rien de spécial », ce qui est généralement la vérité puisque les enfants ne font qu’exécuter ! Il faudrait leur demander « Qu’est-ce qu’on t’a fait faire aujourd’hui », et la réponse ne peut être que « Comme d’habitude ». La question n’est d’ailleurs peu posée puisque les parents savent ce qu’ils ont fait : comme eux autrefois ! et il n’y a qu’à regarder l’emploi du temps !
    – Mais dans une école démocratique, les parents se demandent légitimement ce que leurs enfants peuvent bien y faire puisque rien ne correspond à leurs propres souvenirs. C’est aussi le besoin normal d’être eux aussi dans un état sécure. Ce n’est pas facile à raconter tellement c’est complexe, même quand c’est un adulte qui tente de le faire.
    La solution : c’est que les parents puissent venir à l’école ! C’est la première raison qui m’a fait ouvrir l’école aux parents pendant 35 ans. Cette ouverture demande au début une certaine préparation puisque dans l’espace appartenant aux enfants il faudra que les parents aient une autre posture que dans l’espace familial. OPuis cela devient vite naturel. Les professionnels des crèches parentales ont aussi une solide expérience de cette préparation collective.
    – Dans l’école publique (dans un premier temps non choix des parents), il était important que les enfants aient une réponse à donner (« dans cette école les enfants ne fichent rien ! »). De temps en temps le soir nous faisions un petit bilan « Qu’avons-nous fait aujourd’hui ? ». l’exercice de recul est très intéressant, il permet entre autre la valorisation de ce qui paraît insignifiant, je le faisais même faire aux adultes dans des stages en modifiant la question : « qu’est-ce qui s’est passé pour vous dans cette matinée ou cette journée ? » ce qui induisait presque toujours un changement de ce qu’il fallait explorer dans la suite du stage.

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  2. Ce que j’ai du mal a comprendre, c’est qu’avant l’explosion de la parole, les parents sont (j’espère) tout à fait capables de voir d’eux-mêmes ce que leur enfant apprend : « tiens, il arrive à se tenir debout », « tiens, il marche sans se tenir », « tiens, il comprend/répète tel mot », « tiens, il chante une chanson que je ne connais pas », « hey mais tu arrives à mettre tes chaussures », et de voir que meme si ca va à une vitesse affolante, ca ne se passe pas en un jour, pouf ! Ca avance, ca recule, mais ca progresse.

    Alors pourquoi tout d’un coup cette capacité d’observation se délite-t-elle pour passer en bilans oraux ou chiffrés ? (je suis toujours effarée des parents qui **découvrent** le « niveau » de leur gosse dans une matière grâce au bulletin de notes : ils n’ont pas suivi les apprentissages, les interros, les devoirs ?) A partir de quel moment un parent cesse-t-il d’observer son enfant avec curiosité et admiration pour se contenter de bilans factuels et chiffrés ?
    Si j’écoute mon enfant me raconter l’histoire qu’il a lue, ou la dispute qu’il a eu avec un copain, ou chanter des bribes d’une nouvelle chanson, si je le vois aller spontanément nourrir le chat ou consoler un copain, je vois ce qu’il a appris (peut-etre pas aujourd’hui d’ailleurs mais qu’importe c’est aujourd’hui que c’est restitué) parce qu’il ne le faisait pas avant.

    Par contre la où je comprends cette question, ce n’est pas pour un retour sur investissement mais pour combler le pincement au coeur de ne pas savoir ce qu’ils font sans nous : je ne sais ce qu’il en est avec des plus grands, mais quand je laisse mon tout-petit pour une aprem à la halte-jeu je suis toujours décue du bilan (a dormi 1h et refusé son gouter) : mais il a joué à quoi ? tapé un copain ou fait un calin ? ecouté religieusement une histoire ou dansé sur de la musique ?
    Quand ils peuvent parler c’est la joie : même si le bilan d’une journée d’école doit être « j’ai gagné trois billes à Axel à la récré et me suis disputé avec Corinne, c’est plus ma copine »…

    Je ne suis pas sure qu’ouvrir l’école aux parents soit une bonne solution, car la présence de l’observateur CHANGE les conditions de l’expérience, et l’enfant ne se conduira pas en présence de son parents comme en son absence. Par contre, amener l’enfant à revoir sa journée calmement et en faire le bilan me semble une expérience très enrichissante, pas forcément pour le restituer aux parents mais pour eux, si les parents ne pensent pas à le faire le soir au coucher.

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    1. C’est bien parce que la position du parent change quand il est dans l’espace appartenant aux enfants que cela demande une « préparation », une concertation préalable, jusqu’à ce que le trouble des premiers moments qui perturbent les comportements des uns et des autres (y compris des adultes permanents) disparaisse et que tout soit naturel. Que ce soit dans mon expérience dans mon école ou avec les crèches parentales nous travaillions beaucoup et régulièrement avec les parents (et aussi avec les enfants) sur cette question, et rien n’a jamais justifié la remise en cause du bénéfice pour tous..

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    2. Pour répondre à ton questionnement, Eleonore, par rapport au fait que les parents ne remarquent plus aussi facilement (ou plus du tout) les progrès de leurs enfants : (là je parle en tant que maman, pas en tant que « Marie parle pour l’Ecole Dynamique »)
      C’est sur que c’est moins simple de voir leurs progrès quand ils grandissent. Quand les progrès concernent l’équilibre, la marche, la parole, etc, oui évidemment c’est super « simple ». Mais après, quand l’enfant est déjà plus grand, pour moi il faut clairement SE METTRE EN POSITION de « regarder » pour le voir.
      Je le fais avec mes enfants depuis toujours. Il faut prendre une position d’observateur, être actif, prendre le temps de regarder son enfant vivre et le regarder avec un oeil attentif et particulièrement conscient. Et là, on voit. Un exemple concret ? Mon fils qui a appelé un ami sur Skype en début de semaine. Ca n’a l’air de rien… mais pour moi, maman, connaissant mon fils, c’était incroyable !
      Leur évolution est faite de micro moments comme celui-ci qui peuvent rester totalement invisibles si on ne prend pas le temps de les observer.

      Avec, forcément, le fait de tout remettre sur les autres : le « c’est à l’école de leur apprendre des choses » par exemple, même si ce n’est pas dit aussi directement, je l’entends souvent. C’est triste. Parce qu’en remettant tout sur le dos de l’école, on zappe tout ce qui se passe en famille, entre amis.

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  3. La grande majorité des questionnements n’est pas ‘stupide’.
    Le ‘job’ des parents est de ‘vérifier’ certaines choses. Ne pas tout superviser
    bien sûr mais capter quelques paramètres pour voir si la ‘direction’
    n’a pas été perdue (même si elle est multiple et changeante). ‘Direction’ ne veut pas dire ‘piloter’ ni ‘imposer’
    ni ‘forcer’. Une question n’appelle pas nécessairement une réponse précise
    et elle peut se faire selon différentes fréquences moins élevées que le jour
    (semaine, mois). Il s’agit de ne pas ‘perdre’ le fil de son enfant que l’on voit
    plus rarement au fil du temps. On ne veut pas être ‘décroché’ et on veut également
    lui montrer que l’on s’intéresse à sa ‘progression’, à sa vie.

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