Les origines d’un climat de respect ?

Il y a peu de temps sur la page EUDEC France (groupé FB « fermé » mais accessible à toute personne s’intéressant au modèle des écoles démocratiques, dans leur diversité), Fleur, de l’école démocratique de la Croisée des Chemins à Dijon, à posé cette question :

« Ressentez-vous, comme moi, qu’il y a des environnements collectifs dans lesquels il est plus facile de s’exprimer, de faire valoir son point de vue, d’être entendu, pris en compte, et d’avoir des chances de voir nos idées se transformer en projets puis en réalisations ?

Quelles sont les points communs à ces environnements humains-là selon vous ?

Pourriez-vous dire, en quelques points, de quoi vous avez besoin pour vous sentir à l’aise d’être pleinement vous-mêmes et n’avoir pas peur de dire vraiment ce que vous ressentez, de parler de vos véritables besoins ? »

Cela m’a fait bien réfléchir, et j’avais envie de partager ici le fruit de ces réflexions…

Mon expérience de ces 4 mois à l’ED m’a permis de réaliser quelque chose de super important. Je pense que sans cela j’aurais été bien en peine de répondre !

La première chose qui m’est venue spontanément et immédiatement à l’esprit c’est : « savoir que je ne vais pas être coupée quand je m’exprime ». Nous avons en effet instauré dès le début, selon la méthode Sudbury (et de bien d’autres organisations probablement) la méthode du « je lève le bras pour parler ». Un peu comme à l’école, quoi… Sauf qu’ici ce n’est pas « pif-pouf-c’est-toi-que-je-choisis-pour-avoir-le-droit-de-parler » : toute personne levant le bras aura droit à la parole à son tour. Le président (du Conseil d’Ecole ou du Conseil de Justice) note chaque personne dans l’ordre chronologique du lever de bras, puis lui donne la parole à son tour. Ca ressemble beaucoup au « bâton de parole », mais sans le bâton ^-^

J’ai du coup réalisé que l’installation du « chacun son tour » est incroyablement riche car il instaure un climat où chacun est vraiment + à l’écoute. Cela m’a permis d’avoir un certain recul sur ce qui se passe dans un groupe où ce système n’est pas mis en place (une réunion de travail, de famille, une discussion entre amis…). Alors, que se passe-t-il ? Chacun veut parler, chacun veut partager son avis, et sans spécialement respecter le fait qu’un autre est déjà en train de parler. Au final, avez-vous déjà remarqué à quel point on se coupe la parole lors d’une discussion de groupe ?? On discute dans la réactivité, ce qui veut dire trop souvent (surtout si le sujet est sensible) tension, agressivité voire moquerie en cas de désaccord…

Personne n’écoute réellement l’autre, puisque chacun se permet d’intervenir quand bon lui semble, dans une volonté (+ ou – active et consciente) de couper la parole de l’autre et de faire valoir son avis devant tous.

Attendre son tour pour s’exprimer, c’est DIFFICILE. Si, je vous assure ! (même si je pense que vous le saviez déjà ;)). Car cela demande 1) de ne pas oublier ce qu’on veut dire, 2) d’écouter l’autre, 3) de modifier éventuellement son discours en fonction de ce qui disent les autres avant nous ! Ce qui entraîne quelques fois des « Euh… ben j’ai oublié ce que je voulais dire ! »… (mais pas tant que ça, en fait :))

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Alors quelles transformations profondes se réalisent, selon moi, dans le fait d’attendre son tour pour s’exprimer ?

  • Etre à l’écoute de l’autre. Ecouter réellement ce qu’il a à dire. Parce que ses arguments vont aller dans le sens des nôtres, ou à l’encontre des nôtres, ou prendre un chemin carrément différent, et qu’ils vont se nourrir les uns les autres ! 
  • Avoir des avis moins tranchés. Ca découle de la conséquence précédente. J’ai en effet remarqué qu’avec une réelle évolution dans l’écoute est apparue, de la part de tous, une capacité grandissante de faire évoluer ses opinions et de développer ses arguments. Quelle richesse, dans l’écoute de l’autre ! Il serait passionnant d’enregistrer une de nos discussions de Conseil d’Ecole pour vous montrer à quel point les avis se font et se défont en fonction des argumentations des uns et des autres.
  • Mettre un peu son égo de côté. Quand on doit attendre son tour et écouter tous ceux qui ont demandé la parole avant nous, on apprend vite à peser le pour et le contre de son intervention : « mon avis est-il utile ? Apporte-t-il un réel éclairage sur le débat ? ». Du coup, ça arrive assez souvent que quelqu’un qui obtient son tour de parole dise « Ben non Machin a dit ce que je voulais dire », ou « Non, c’est bon, tout a été dit ». Ca arrive également de réaliser que notre intervention n’a plus vraiment de sens avec l’évolution du débat, qu’elle a été dépassée par ce qui a été dit avant. Réaliser que son avis n’est pas forcément intéressant pour le débat, c’est un bon travail pour l’égo 😉 
  • Donner la même importance à tout le monde : lorsque chacun a le droit de s’exprimer, ça veut dire que chacun a un avis qui compte pour la discussion commune. Et rien de ça, c’est déjà une sacrée révolution ! Que j’ai 3, 10, 16 ou 38 ans, que je sois membre-staff ou membre-élève, mon avis compte autant et chacun m’écoute.
  • Apprendre à faire court. Bon allez, malgré notre affection pour eux, on connaît tous dans notre entourage des gens qui font « plus long » que d’autres quand ils prennent la parole. Sauf que dans une discussion de groupe où chacun va avoir le temps et l’espace de s’exprimer, ça peut vite alourdir et handicaper le débat… Du coup, on apprend également très vite à ne pas monopoliser la conversation, à « faire court », ce qui n’est pas simple pour tout le monde (mais même Ramin y arrive petit à petit ;p). C’est en tout cas un travail sur soi nécessaire pour la communauté, et extrêmement riche !
  • Créer une écoute + respectueuse. Ne plus couper la parole, c’est apprendre à écouter vraiment. Et écouter vraiment l’autre, c’est aussi laisser moins de place à la moquerie. Il y a toujours des moments de sourire bienveillant ou gentiment ironique, des petits rires sous cape devant telle ou telle parole, mais je vous assure que la moquerie blessante (volontaire ou maladroite) s’atténue très rapidement, jusqu’à quasi disparaître. Et quand il y a rire, il se fait en connivence avec celui qui l’a déclenché et passe beaucoup mieux car le climat de respect est déjà là, bien installé. Un exemple ? Lors d’une discussion extrêmement sérieuse où un élève nous décrivait un contexte familial tendu, un autre élève qui se préparait son repas juste à côté a fait tomber son plat par terre, faisant rouler carottes et petits pois en sauce sur le sol… Devant notre difficulté à ne pas éclater de rire devant le désastre et la mine déconfite du maladroit, l’élève qui parlait a stoppé l’espace d’un instant, sans se sentir du tout moqué ou méprisé par notre réaction, avant de reprendre.

Pour ceux qui doutent qu’un tel processus soit facilement mis en oeuvre, je vous invite à le mettre en place autour de vous. Je suis ébahie de la vitesse avec laquelle il a été intégré dans notre école… Personne aujourd’hui dans cette école ne se coupe la parole. Et quand les mots sortent plus vite que prévu et envahissent la parole de l’autre, on entend tout de suite des « oups, pardon », « non je t’en prie, continue », etc… Chacun se sent vraiment écouté, qu’il ait 3 ou 38 ans (notre belle amplitude d’âge :)) et sent donc que son avis compte. Dans nos discussions informelles, pas besoin de lever le bras pour que, naturellement, chacun laisse l’autre s’exprimer jusqu’au bout et attende son tour.

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***

Il y a quelques semaines je me suis surprise à m’énerver intérieurement : je discutais devant chez moi avec des amis et d’un coup j’ai réalisé : « mais c’est pas vrai, personne ne s’écoute ?! ». Tout le monde se coupait la parole, et j’avais vraiment la sensation de ne pas être du tout écoutée. Je me suis donc arrêtée de parler, et alors j’ai eu ce sentiment que ça ne changeait pas grand chose que je parle ou pas ! La place laissée par ma parole était immédiatement envahie par la paroles des autres… Quelle drôle de sensation de se sentir non-écoutée, et un peu niée sur les bords… !

Le pire c’est que j’ai réalisé que jusque là j’avais toujours trouvé ça normal… puisque je ne connaissais pas autre chose ! Et c’est peut-être ça le pire.

On s’écoute rarement vraiment les uns les autres, et on trouve ça normal…

Mais comment imaginer évoluer, progresser, apprendre, si l’on n’est même pas capable d’être réellement ouverts aux autres, et donc ouverts à la diversité des points de vues, des opinions ?

Comment s’écouter si on ne se laisse pas d’abord parler ?

***

Pour finir sur la question que nous posait Fleur : « de quoi vous avez besoin pour vous sentir à l’aise d’être pleinement vous-mêmes et n’avoir pas peur de dire vraiment ce que vous ressentez, de parler de vos véritables besoins ? », j’ai ma réponse : pour moi, le respect de la parole de l’autre, son écoute, le fait de ne pas lui couper la parole et daccepter de l’écouter résonne comme une sorte de « respect de base » qui induit naturellement le respect de ce qu’on dit, de ce qu’on pense, et donc le respect de notre être entier…

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4 réflexions sur “Les origines d’un climat de respect ?

  1. OUI !
    Merci pour cet article et Bravo de mettre le doigt et les mots sur un des maux (et non des moindres ! ) de notre société. L’écoute est une base.
    J’ai remarqué, et de façon plus claire après son retour de l’escapade normande, que Jahilo laissait cet espace à l’autre et donc, se le permettait aussi. C’est un sacré changement chez lui. Quelle aventure extraordinaire !

    Belle journée à tous

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  2. Merci pour cet article que je partagerai, c’est sûr.
    N’étant pas française, ce fléau de couper constamment la parole de l’autre me désole depuis des années. Il est grand temps de faire sentir la différence à mon entourage (français) en montrant le bien qui réside dans une discussion « écoutée ».

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  3. Ma petite synthèse se rapproche et cet article en est une partie.
    Ne pas couper la parole semble un principe simple et inattaquable.
    Pas du tout. Bien que j’adhère très fortement à l’école libre
    je suis en désaccord profond avec cette règle absolue. Que cela soit
    rendu nécessaire pour éviter dans certaines circonstances que 10
    personnes parlent en même temps, oui. Mais que cela soit érigé en
    dogme absolu est radical dans le sens négatif du terme. Je dirai
    même que couper la parole est ‘naturel’ dans une conversation humaine
    multiple. Cela rend vivant les échanges. Sinon cela ressemble fortement
    à des échanges robotisés dans le mauvais sens du terme robot (qui peut être
    positif dans d’autres sens avec la conscience de soi ‘artificielle’ par exemple).
    Couper la parole ne signifie pas forcément ne pas écouter ou peu écouter.
    Dans certains cas, oui, mais absolument pas en totalité. Etre obligé d’attendre
    ‘casse’ le fil du raisonnement et le coté ‘échange humain’. Si il faut écrire
    ses idées avant de les énoncer oralement pour ne pas les oublier cela devient
    terne, sans aucune dynamique. C’est d’ailleurs le sentiment que je perçois
    dans toutes les interventions vidéos des élèves des écoles libres. Ils sont
    matures, très matures voire trop. Plus épanouis que dans une école académique, indéniablement.
    Mais il manque apparemment de la fougue, du punch verbal, des hauts et des bas qui donnent
    une saveur et un élan vers l’infini. Cela recoupe semble-t-il la presque invisibilité
    du concept de l’école libre (encore). Parler haut et fort, de temps en temps, puis
    bas et ‘sage’, de temps en temps, donne un rythme, une musique, un entrain qui semble
    atténué dans les esprits écoliers libres. Un peu plus d’énergie, de tempérament donneraient
    plus de couleur, de chaleur au tableau général dont les principes de base sont une vraie
    chance de bonheur et de constructions de vie ouvertes et d’éclairages de l’inconnu du futur.

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