« L’art de ne rien faire » – apprendre à être responsable de soi

Parmi toutes les questions propres au fonctionnement de l’Ecole Dynamique qui ont émergé lors des ateliers des 1ères rencontres d’EUDEC France, il y a cette question du fait d’être « pro-actif pour les autres », ou non (et en fait j’ai réalisé que je n’utilisais pas ce mot comme il faut. En fait, il s’agit de ce qu’on fait pour amener les enfants vers l’apprentissage de la responsabilisation).

C’est une question qui chatouille beaucoup de monde, et qui demande d’être sacrément bien expliquée et/ou vécue sur le terrain pour être pleinement comprise.

Je citerai pour cela 2 cas qui ont eu le mérite d’éclairer les personnes qui ont posé la question.

***

1er cas – Un enfant qui demande de l’aide sans la demander, et qui au final n’en avait pas besoin.

En pleine discussion avec Emmanuelle, venue en visite 2 jours à l’Ecole Dynamique, j’étais en train de couper un concombre debout dans la cuisine (ça n’a aucun intérêt dans l’histoire mais ça vous permet de visualiser ;)) quand A., 6 ans, arrive et, nous coupant la parole, dit haut et fort : « Je veux une paille ».

Je la regarde pendant qu’elle me regarde, je lui dis « je suis en train de discuter, là », et je continue ma discussion.

A. ne pose pas la question qu’elle aurait pu poser (à savoir « est-ce que tu peux me donner une paille, stp ? ») et à sa place (et c’est tant mieux), elle se hisse sur la pointe des pieds et attrape le paquet de pailles posé sur le haut du frigo. Elle en prend une, puis se hisse de nouveau pour reposer le paquet. Je la regarde du coin de l’oeil en discutant : comme elle tenait le paquet par le dessus, et au vu de sa taille par rapport à la hauteur du frigo, c’était couru d’avance que toutes les pailles allaient lui tomber dessus !

Patatra : toutes les pailles lui tombent dessus. Elle ne dit rien et les ramasse avant de les remettre dans le paquet. Elle se rehisse sur la pointe des pieds et recommence, en tenant toujours le paquet par l’ouverture. Re-patatra. Elle ré-essaie de nouveau et refait tomber les pailles une 3ème fois. Emmanuelle et moi continuons à discuter en la regardant du coin de l’oeil mais je vois qu’Emmanuelle commence à être un peu gênée par ma non-intervention et réprime une très forte envie d’intervenir… Je reste néanmoins concentrée sur mon concombre et notre discussion.

Le 4ème essai est le bon : A. pense à retourner le paquet et réussit à le reposer sur le haut du frigo. Elle aura donc tout fait toute seule, youpi !

J’ai senti le petit malaise d’Emmanuelle pendant quelques secondes… Pourquoi donc n’ai-je pas répondu à A. en lui donnant d’abord sa paille, puis en la prévenant que les pailles allaient tomber puis enfin en l’aidant à remettre le paquet sur le haut du frigo ?

1- d’abord parce qu’elle m’a donné une information au lieu de me faire une demande (« je veux une paille » vs « Tu peux me donner une paille stp ? ») et, pour rester dans la même thématique, parce qu’elle nous a interrompu sans égards pour notre discussion (ce qui transgresse une régle dans notre école).

2- ensuite parce que j’ai appris, comme tous les membres du staff à l’école, à ne plus intervenir en position d’adulte « qui sait » : en la prévenant que les pailles allaient tomber, je lui aurais coupé l’herbe sous le pied !

3- parce qu’en faisant à sa place, je lui aurais aussi coupé l’herbe sous le pied : je l’aurais empêché de trouver la solution par elle-même, par tâtonnement et par erreurs (faire tomber 3 fois les pailles avant de comprendre qu’il faut tenir le paquet par l’autre côté).

Cette anecdote a beaucoup fait cogiter Emmanuelle, qui en a parlé indirectement dans son article (ici) 🙂

Que de fois où nous intervenons pour un enfant, à sa place !

Que de fois où nous intervenons pour un enfant, sans même attendre de savoir ou sans lui demander s’il veut notre aide ! C’est comme un automatisme : on voit un enfant avoir des difficultés, on arrive et on lui propose de faire pour lui, voire même on fait à sa place, sans lui demander.

Franchement, depuis que je suis à l’Ecole Dynamique je repense à toutes ces fois où, prises dans une discussion ou dans une occupation, je voyais du coin de l’oeil mes enfants rencontrer une petite difficulté et que j’intervenais machinalement pour faire à leur place. Et le pire c’est que les enfants finissent pas trouver ça normal !

On fait surtout ça avec les plus petits, ceux qui apprennent à marcher par exemple : au lieu de les laisser essayer de gravir un petit obstacle, on les soulève pour le passer à leur place. On les prend dans les bras. On enlève l’obstacle…

Heureux les enfants qui réagissent et ne se laissent pas faire !

Et heureux les parents qui ont des enfants qui réagissent !

***

2

(pour égayer un peu ce long article)

Question d’une maman dont l’enfant est à l’Ecole Dynamique : « Que faites-vous pour que ma fille (7 ans) qui ne va pour le moment jamais au Conseil d’Ecole, sache que telle ou telle proposition va être discutée et/ou votée ? »

Réponse = rien. On ne fait rien. On ne va pas lui dire juste avant « cette proposition pourrait t’intéresser, tu devrais peut-être venir ». Comme à tous les autres élèves on a du lui dire à un moment que chacun pouvait lire l’ordre du jour. Mais à comme tous les autres élèves nous n’allons pas la chercher par la main pour l’y amener.

Ce fut le sujet d’une de nos discussions d’équipe au tout début de l’ouverture de l’école : devons-nous leur dire ? Devons-nous leur expliquer le fonctionnement du Conseil d’Ecole ? Non… ou tout au moins un minimum. Le reste ils le découvriront en participant. Ca prendra le temps qu’il faut à chacun, surtout s’ils ne participent pas au début. Mais ça viendra d’eux, et ils apprendront « sur le tas »… C’est une responsabilisation qu’il acquerront seuls.

Lors de l’atelier EUDEC j’ai donné un exemple très concret (et totalement fictif !) : imaginons que le fourbe M., 15 ans, décide de passer une proposition disant qu’il est interdit de jouer aux Barbies à l’école. La proposition est discutée puis votée en 2nde lecture. Quelques jours + tard, 2 filles de l’école sont prises en flagrant délit de jeu avec des Barbies. Elles ne savaient évidemment pas qu’elles transgressaient une règle puisqu’elles n’étaient pas au courant qu’il était désormais interdit de jouer aux Barbies (elles n’avaient pas envie de participer au CE, personne ne leur a dit et elles ne sont pas allées lire le compte-rendu du CE). On les informe de la nouvelle règle. Elles ne sont pas contentes (et on les comprend).

Que peuvent-elles faire ?

Elles peuvent faire une nouvelle proposition pour le prochain Conseil d’Ecole, pour rediscuter de cette nouvelle règle, car chaque règle peut être en permanence remise en question, par proposition, discussion puis vote en CE.

Quelle meilleure façon, au final, d’intégrer les règles de notre école et de s’approprier le processus démocratique ?

L’idée de participer au Conseil d’Ecole viendra alors des filles elles-mêmes, et pas de nous cherchant à les motiver à venir…

Si les enfants ne désirent pas pendant leurs premières semaines voire leurs premiers mois à l’école participer à sa vie démocratique c’est leur choix. Et nous devons le respecter. C’est leur responsabilité. Et comment apprend-on à être responsable ? Certainement pas en laissant quelqu’un d’autre faire et dire à notre place !

Nous ne leur tenons pas la main ici non plus car cette motivation ne peut être qu’intrinsèque. En cela, elle aura bien + de force et aura bien + de répercussion sur leur construction !

Et ici encore, un maître mot : patience.

Laissons faire le temps, laissons à chaque enfant le temps qu’il faut pour s’approprier le processus démocratique, pour y trouver sa place, pour y faire entendre sa voix, pour apprendre de ses erreurs.

Nous ne « faisons rien », à part leur offrir et faire perdurer le cadre profondément respectueux qui leur permet de prendre ce temps… 

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4 réflexions sur “« L’art de ne rien faire » – apprendre à être responsable de soi

  1. Très logique ! Pour ta première histoire, j’aurai expliqué après coup à la petite fille pourquoi je n’ai pas bougé, la laissant faire. Pourquoi ? juste pour lui faire comprendre que moi l’adulte je n’ai pas réagit comme cela parce que je me fichais de sa bataille avec les pailles mais par respect pour elle et pour son intelligence.
    Je pense que c’est important que les enfants sachent que les adultes autour d’eux ne servent pas à rien mais sont attentifs à leur bien être et à leur développement même si cela ne se voit pas… Qu’en penses tu ?
    Très belle soirée, très belle semaine !
    Dune

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    1. Bonjour Valerianne

      en fait, je n’ai pas la place sur ce blog de parler de tout ce qui se passe à côté, mais oui, nous parlons aussi aux enfants. Et si je ne l’ai pas fait ce jour là avec A. devant Emmanuelle, nous avons eu déjà cette conversation à de multiples reprises avant.
      Donc A. (et les autres) ne restent pas démunis devant notre non-intervention, loin de là… nous en parlons ensemble de façon informelle, nous en parlons en Conseil de Justice,… de multiples occasions pour les enfants de comprendre ce qui se joue derrière cette non-intervention 🙂
      Marie

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  2. Les règles sont réversibles par un nouveau vote, c’est vrai.
    Ne pas rappeler périodiquement que le conseil d’école existe
    est un choix de chacun à moins qu’une règle précise ne l’interdise.
    Un encadrant/facilitateur peut donc rappeler à intervalle régulier ou non cette
    information. Le fait ne ne pas rappeler l’existence et la participation
    à un des 2 conseils fondamentaux de structuration de l’école est assez
    étrange. La ‘méthode’ action-réaction est une possibilité. Mais ce n’est
    pas la seule et pas nécessairement la meilleure. La ‘méthode’ prévision-action
    est aussi très efficace. L’extrapolation par la simulation de situations possibles
    dans son avenir permet de trouver un chemin de ‘moindre action’ et le fait
    de disposer d’informations pertinentes est un atout certain. Bref, un ‘rappel’
    de l’existence d’un centre d’information, de temps en temps, n’est pas une
    ‘mauvaise’ chose par essence.

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