Etre parent et staff dans une école démocratique de type Sudbury

Beaucoup de porteurs de projet d’école que j’ai rencontré m’ont posé la question, étant parents eux-mêmes. Moi même je me suis posée très rapidement la question au début du projet : « est-il possible d’être à la fois staff et parent d’élève ? ». Au début j’étais persuadée que non !

Du coup, je trouve intéressant de développer la question par ici.

Elle ne concerne pas tous les parents intéressés par notre philosophie, certes, mais elle recoupe un autre questionnement important : est-il possible de transposer cette philosophie à la maison ?

***

Je commencerai donc par la 1ère question : peut-on être staff et parent dans une école démocratique de type Sudbury, dont la principale ligne de conduite c’est le lâcher prise sur les occupations (et donc apprentissages) de l’enfant ?

Oui, c’est possible, mais je vous préviens : c’est pas simple, avec ce cerveau divisé en 2 (staff-théorie/parent-affect).

(comme ça c’est dit).

Avant l’ouverture de l’Ecole Dynamique j’étais très sceptique, jusqu’à ce que je découvre que la majeure partie des staffs des écoles Sudbury sont des parents (soit comme (co-)fondateurs de l’école, soit comme parents d’élève devenus staffs). Ok, c’est possible, mais comment on fait, au quotidien ?

Faut-il porter 2 tabliers ?

Oui et non.

Oui, car on est staff, et que la philosophie de l’école est de lâcher prise sur notre volonté de contrôler les activités et apprentissages de l’enfant. De tous les enfants. Même les nôtres. Nous devons donc nous détacher de nos enfants et les voir comme des « membres » de l’école comme les autres. Ce qui implique par commencer d’arrêter de les appeler « mes enfants » et d’utiliser leur prénom à la place. Et de demander à tous les membres de l’école de ne pas les appeler « ton fils/ta fille » mais bien par leur prénom également. Ca implique aussi de systématiquement se demander avant d’intervenir : « est-ce que je dirais ça si ce n’était pas mon enfant ? ». Dans beaucoup de cas, je m’entends répondre dans ma tête « non, pas vraiment », donc je passe beaucoup de temps à me reprendre intérieurement. Mais j’ai confiance et je suis sure que ça me passera doucement mais surement 😉

J’ai aussi dit au reste de l’équipe que je préférais me « retirer » de toute altercation/incident qui concernait mes enfants pour le moment…

Non, car l’école est avant tout un lieu de vie, qu’on y vient avec ce qu’on a et ce qu’on est. Et comment nier que nous sommes parent ? Alors oui, forcément, on est aussi là en tant que parent, et c’est tant mieux. C’est un beau bout de chemin à partager avec son enfant.

Quant à la question « et si l’enfant n’a pas envie d’être avec son parent ?? », je ne peux pas y répondre, puisque les miens sont carrément contents de m’avoir auprès d’eux… Ils me le disent et j’ai droit à beauuuuuuuucoup de câlins à l’école. Même de la part de mon fils de 10 ans, ce qui est une très belle preuve que notre école est un lieu où l’on peut être ce que l’on est en toute confiance (je ne suis pas sure que dans une école classique, ou toute autre structure où règne la toute-puissance du paraître et de la moquerie, un garçon de 10 ans oserait faire des bisous et câlins à sa môman-adorée devant les autres ?).

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Je pourrais dire beaucoup de choses encore, mais je vous laisse le plaisir de découvrir tout ça quand vous aurez créé votre école, pour ceux qui sont en cours de route ;). Je vais juste évoquer un autre aspect important : si vous êtes du genre (comme moi) à avoir besoin de (beaucoup de) temps « non parent », pour cogiter par exemple, attendez-vous forcément à rencontrer quelques difficultés… Ce qui fait la transition avec la suite de cet article, ci-dessous :

***

Concernant la 2nde question : peut-on transposer le modèle Sudbury à la maison ? (surtout quand on est staff dans une école), elle fera l’objet d’un prochain article.., parce que je n’ai pas pu encore affiner ma réflexion jusqu’au bout, et parce qu’elle-même soulève un autre questionnement et une autre réflexion bien, bien, bien plus profonde encore : qu’est-ce que c’est, au fond, que ce modèle de famille nucléaire* que la société nous a vendu comme le modèle parfait, l’unique ?

Je ne sais pas si vous allez voir le lien qui a pu se former dans ma petite tête entre la question de « Sudbury à la maison » et celle de la famille nucléaire (et en lien avec ma réflexion sur la disparition du temps « non parent » quand on est staff ET parent d’élève), mais plus je tente de répondre à la question, plus mon esprit s’égare dans les méandres d’une remise en question profonde des bases de notre modèle culturel de structure familiale…

La philosophie Sudbury implique la notion de communauté vivante, de lieu de vie.

Mais la famille nucléaire telle que nous la connaissons, qui est finalement un milieu très fermé, très exclusif, peut-elle être un vrai « lieu de vie » épanouissant, enrichissant, responsabilisant, bienveillant (au sens où on l’a décrit jusqu’ici sur ce blog, un vrai et profond sens des responsabilités) et créateur d’une vraie confiance en soi pour l’enfant ?

(réponse au prochain épisode)

 

 

* Une famille nucléaire est une forme de structure familiale fondée sur la notion de couple, soit un « ensemble de deux personnes liées par une volonté de former une communauté matérielle et affective, potentiellement concrétisée par une relation sexuelle conforme à la loi ». La famille nucléaire correspond donc à une famille regroupant deux adultes mariés ou non avec ou sans enfant. (…) Elle aboutit à la fondation d’un nouveau foyer par les enfants dès lors qu’ils deviennent parents et a pour résultat la non-cohabitation de plus de deux générations (Wikipédia)

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7 réflexions sur “Etre parent et staff dans une école démocratique de type Sudbury

  1. Sur la première question qui comme d’habitude est très pertinente.
    Expérience (vécu) personnelle plus expérience des crèches parentales (une quarantaine d’années pour le tout !). Elle concerne seulement la situation avec des enfants jusqu’à 11 ans.

    C’est bien une difficulté, et pour le parent/pro et pour l’enfant du parent/pro, plus importante encore quand l’école est une école publique, mais il est impossible pour un parent à la fois professionnel (salarié) créateur d’une structure de ne pas en faire profiter son enfant, ce d’autant que c’est souvent parce qu’on a un enfant qu’on veut pour lui autre chose que ce qu’il subit.

    La difficulté est celle de la posture et de la position, donc de la relation, nécessairement différente dans l’espace collectif et dans l’espace familial, ce qui n’est ni évident ni naturel et pour l’enfant, et pour le parent. Le rôle de l’adulte facilitateur comme celui du parent, c’est d’être un recours, mais le recours parental est lui essentiellement affectif, dans la situation professionnelle l’affectif de la relation parentale est en partie gommé, au moins en apparence ; s’il ne l’est pas, l’enfant apparaît aux yeux des autres comme privilégié et ses propres relations avec les autres en sont perturbées. En somme, dans l’espace collectif son père ou sa mère ne sont plus tout à fait son père ou sa mère et SON enfant n’est qu’un enfant parmi les autres qu’on ne défend pas plus que les autres(1). Cette dichotomie de la relation entre les deux espaces à subir quotidiennement est difficile et perturbante. Nous en avons souvent parlé ensuite avec mes enfants devenus adultes et ils me disaient qu’ils arrivaient parfois à ne plus distinguer le père du pro et à en souffrir, ce d’autant qu’à l’école le pro ne ressemblait plus à un instit. « si tu avais été un instit comme les autres (donc qu’une fonction), à la maison on aurait pu retrouver le père complètement différent ». Cette nécessaire différence devenait peu perceptible. Le père n’est pas le pro, le pro n’est pas le père, mais à distinguer dans la même personne ! Mon dernier enfant (actuellement lycéen) a été lui à l’école publique (j’étais retraité) pour diverses raisons et c’est vrai qu’être pleinement père et que père a été beaucoup plus facile.

    La difficulté est donc encore plus grande pour l’enfant que pour le parent/pro (ce dernier a un surmoi puissant, trop puissant quand il faudrait qu’il s’en débarrasse !). Il n’est pas si évident que cela de « faire des bisous à sa môman devant les autres » comme tu le dis Marie, surtout quand on est un peu plus grand, quand les autres n’ont pas aussi leur môman pour le faire. C’est d’ailleurs une des raisons qui m’a fait ouvrir l’école aux parents ce qui a quelque peu amélioré la situation : mes enfants apparaissaient beaucoup moins comme des privilégiés, d’autre part les autres parents dans l’école devaient aussi prendre une posture quelque peu différente, ce qui demande d’ailleurs un travail préalable dont les crèches parentales ont une solide et longue expérience.

    Ceci dit, je n’avais affaire qu’à des enfants jusqu’à 11 ans, il est probable qu’avec des adolescents ou de jeunes adultes dans le collectif la situation est différente (plus les différences sont grandes, plus les interrelations portées par l’affect sont faciles, les recours sont multiples). Ceci dit, si c’est une difficulté bien réelle, quand elle est bien cernée, quand on sait qu’il faut compenser d’une façon ou d’une autre pour que son enfant n’ait pas l’impression que son parent n’est avec lui à un moment plus son parent (c’est ce qui est naturellement impossible à accepter), bien sûr qu’il faut qu’il bénéficie lui aussi de ce que bénéficient les autres. L’idéal serait évidemment que dans la proximité il y ait un autre lieu semblable !… dans quelques siècles 😦 !

    (1) La défense de SON enfant est un des fondements naturels du lien affectif qui relie les deux. Il n’y a pas la notion d’impartialité dans l’affectif. Se retirer de la défense quand il est concerné comme le dit Marie est certainement nécessaire dans et pour le collectif, mais ce faisant on écorne aussi le lien naturel et la confiance qui lui est liée. Il y a alors à réparer ensuite.

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    1. Merci Bernard pour ce retour très riche !!
      J’ai eu l’expérience également de travailler pour la cantine de l’école de mes enfants, en structure publique donc. Ils étaient petits (MS et CE1) mais la différence avec aujourd’hui était aussi dans la réaction des autres enfants : ils étaient quasi tous jaloux (« Moi aussi je veux ma maman ! »), et, par réaction surement, beaucoup voulaient me faire des câlins, me disaient « je t’aime » etc (alors que je ne les connaissais même pas). Evidemment, ma fille était à la fois très heureuse et très jalouse !

      Même si c’est vrai que mes enfants sont + grands (10 et 8,5), c’est une réaction que je n’ai pas vu du tout à l’Ecole Dynamique : si mes enfants me font des câlins, je n’ai ressenti ni vu aucune réaction de jalousie/d’envie de la part d’autres enfants, notamment les plus petits…
      Et je peux faire des câlins aux + petits (3/4 ans) sans que ma fille ne veuille « marquer son territoire » 😉

      Intuitivement, j’ai la sensation que ça se joue beaucoup au niveau de la structure : ici les jalousie/envie/possessivité sont vraiment gommées par rapport à une structure classique…
      Mais ma réflexion est toujours en cours !

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      1. Ce qui complexifie la situation affective et comportementale parents/pro-enfant dans nos structures, c’est paradoxalement que l’affect sous toute ses formes y est fondamental, contrairement aux structures traditionnelles. Mais la vie est complexité et c’est alors l’intuition qui permet d’y naviguer plus que les principes. Certaines crèches parentales ont parfois voulu refuser l’inscription des enfants des éducateurs (plutôt éducatrices !) au nom de ces difficultés. Elles y ont toutes renoncé, heureusement !

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  2. Comme ce billet me parle, merci !
    Je suis en totale réflexion sur le premier point, en revanche je suis totalement persuadée, concernant le point 2, que la famille nucléaire n’est PAS du tout adaptée aux besoins des enfants… ni des parents !

    J’ai mis un bon moment à retrouver ce billet que je voulais partager :
    http://lesvendredisintellos.com/2013/08/09/de-la-longevite-des-femmes-a-lutilite-des-grands-meres/
    Il part d’un constat scientifique : pourquoi donc les humaines sont-elles les seules mammifères à connaître la ménopause ? Les autres mammifères ne survivent pas au-delà de leur période fertile.
    > parce que les parents ne suffisent pas à assurer la survie (à la préhistoire), l’éducation (encore valable aujourd’hui !) des petits d’hommes !

    Notre société qui met les enfants dans une institution, les « vieux » dans une autre, marche complètement sur la tête.
    La relation parent/enfant en souffre tellement…
    Car oui, nous avons besoin de temps sans (enfant/boulot/sollicitations extérieures) pour avancer personnellement.

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