La richesse et la beauté du multi-âge

J’ai déjà parlé sur ce blog, par ci par là, de la distance que l’on instaure, dès la maternelle, entre les enfants et leurs « adultes de référence » (instit, profs, professionnels au Secondaire…) :

– pas de rapprochement affectif, ça pourrait « perturber » les enfants

pas de partage d’expérience trop personnel, « laissons faire les professionnels ! »

– pas de présence parentale à l’école, « l’enfant a besoin d’apprendre à se détacher » (comme si l’apprentissage de l’autonomie passait forcément par une rupture douloureuse avec le parent…)

Bref, dès la maternelle, il semble qu’on pousse l’enfant à entrer dans un monde où l’affect n’a pas sa place

Et ça continue dans le monde du travail, même si le modèle traditionnel d’entreprise est en train de s’assouplir. J’ai travaillé 2 ans dans une grosse boîte suédoise qui vend des meubles et des boulettes (je ne dirai pas qui ;)) et le tutoiement est de mise, même auprès du directeur du magasin. Bien sur que ça ne fait pas rentrer dans un monde de Bisounours et que tout dépend aussi de la synergie créée entre les personnes, dans les équipes…(attention à la manipulation de la proximité), mais quel confort, quelle proximité rendue possible dans les relations !

Et on le vit également beaucoup dans notre modèle de famille nucléaire (je l’avais évoqué dans ce billet, j’ai besoin de continuer à cheminer pour approfondir ce qui commence à émerger dans mon p’tit cerveau) : nous vivons depuis notre naissance dans le monde clos de la famille nucléaire, où nos parents sont nos seuls guides, nos seuls repères, et nos presque seuls supports affectifs. Et bien souvent le reste de la famille habite si loin… En tant que parent isolé, dans une société qui ne met que très difficilement le partage et la collaboration en avant, comment ne pas se sentir dépassé, frustré, perdu ?

Ecole Dynamique-5

Bref je commence à entrevoir une terrible vérité : nous avons l’art et la manière de construire un monde où, à travers toutes ses étapes de développement, l’être humain apprend surtout à ne pas écouter ses besoins d’affection dans toute leur variété, puisque personne ne peut y répondre vraiment, d’une façon suffisamment riche et variée. Je commence à l’entrevoir car je commence (enfin) à comprendre en profondeur le sens du proverbe « Il faut un village pour élever un enfant » ! Oui, et il faut également un subtil équilibre entre le corps et l’esprit, entre les besoins de l’un et les besoins de l’autre.

Nous avons l’art et la manière de créer une société qui instaure de la distance entre les êtres et à l’intérieur de chacun de ces êtres. Et je ne parle même pas de la « diarrhée multimédia » des écrans, tablettes, 4G, mais d’un déséquilibre profond entre l’intellect et le corporel (j’en suis moi-même une victime. Je ne sais vivre que 90% dans ma tête. Mais je me soigne !)

Nous avons l’art et la manière de créer une société qui met l’affect de côté :

– Qui nous déconnecte de notre corps, de nos ressentis, de nos émotions, de nos besoins. Qui nous dit quoi faire, comment le faire, pourquoi ne pas le faire, sans donc tenir de nos besoins à nous, individus uniques, à l’histoire unique !

– Qui nous éloigne affectivement des autres. Quel rapport puis-je entretenir avec l’autre, celui qui n’est ni de ma famille, ni un « amoureux » ? Quelle distance instaurer ? Puis-je me rapprocher, de façon affective ? N’est-ce pas dangereux / n’est-ce pas ridicule, à mon âge/à son âge ? n’est-ce pas malvenu / n’est-ce pas tabou ?

***

A l’Ecole Dynamique l’affect a une grande place. J’ai déjà parlé ici du fait que mes enfants s’y sentent totalement libres de me faire des câlins quand ils le souhaitent (c’est-à-dire quand ils en ont BESOIN) – et ils en profitent beaucoup 😉 Mais je n’avais jusque là pas évoqué un autre point, parce que, à cause de mes propres obstacles personnels, je n’avais pas réussi à les voir dans toute leur beauté, avec toute l’importance qu’ils méritent : ils peuvent également trouver de l’affection chez l’autre, membre + jeune qu’eux ou + âgé qu’eux ! Un modèle d’affection que moi, parent, je ne peux pas/ne sais pas leur offrir…

A l’Ecole Dynamique, il n’est pas rare de voir un enfant sauter dans les bras d’un membre de l’équipe qui arrive, ou de voir un plus + se blottir sur nos genoux l’espace d’un instant (ou d’une sieste !).

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Ma fille, qui a beaucoup d’affection pour Benjamin 😉

Ils n’y sont pas cloisonnés toute la journée avec des enfants du même âge qu’eux – ou de la même tranche d’âge -, et avec quelques adultes « inaccessibles » car placés clairement « au-dessus » d’eux (que ce soit volontaire ou non, c’est le statut qui créé cela) : non, ils évoluent, toute la journée, tous les jours, au milieu d’un panel d’êtres humains de 3 à 37 ans avec des personnalités, des intérêts, des provenances diverses et variées, et rien que ça, c’est tellement riche !

– A travers les « plus petits » et « plus grands » qu’eux, ils peuvent découvrir d’autres rapports, avec filles et garçons + jeunes ou + âgés, que ceux qu’ils entretiennent avec leur frère/soeur (et souvent un rapport nettement moins conflictuel, tiens donc !!).

– A travers les « plus petits » et « plus grands » qu’eux, ils peuvent découvrir tant d’intérêts divers et variés, tant de modèles de développement, tant de personnalités, tant de modèles potentiels, tant de positionnements ! (devenir « le grand » d’un + petit, et ensuite écouter soi-même les conseils d’un + grand…). C’est extrêmement riche pour ceux qui veulent s’occuper des « + petits » et/ou qui préfèrent interagir avec les « + grands » qu’eux ! Pour prendre un exemple, mon fils (10 ans) a toujours eu du mal à nouer des relations durables avec un autre enfant de son âge et passait beaucoup de temps seul dans son coin à l’école. Ici, il s’est totalement épanoui en se liant d’amitié (et d’intérêts) avec les + grands. Et en tant que parent, c’est un sacré soulagement de le voir enfin s’ouvrir, discuter passionnément et rire avec d’autres !

– Enfin, à travers les adultes présents, qu’ils soient membres du staff ou futurs bénévoles intervenant ponctuellement dans l’école, ils apprennent à établir d’autres rapport à « l’adulte », cet être qui peut paraître parfois si distant, si froid, si supérieur…  Ils apprennent à ne plus découvrir la vie qu’à travers la vision qu’en ont leurs parents, ils peuvent découvrir d’autres modèles potentiels, d’autres références, et ceci en profondeur, puisque nous vivons ensemble toute la journée…

Et surtout, le + important, je crois vraiment, en observant ces interactions, c’est qu’ils sortent tôt ou tard, naturellement, de cette idée de « plus petit » et « plus grand ». Parce qu’ils interagissent à tout moment avec toute cette variété d’âges et de personnalités, où chacun a la même importance, a le même pouvoir de décision, l’âge tend à se gommer et l’adulte ne devient plus cet être possiblement hautain et inaccessible…

Ca veut aussi dire que chaque être humain membre de notre école peut demander, à tout moment, un câlin, parce qu’il en a besoin, à quelqu’un qui y est ouvert.

Pour lever toute incompréhension je rappelle la définition de « câlin » :

« Un câlin est un contact physique entre une personne et une ou plusieurs autres personnes, ou bien avec un objet tel qu’un ours en peluche et qui implique généralement une étreinte avec les bras ou une grande proximité. »

Donc un câlin c’est ça (bien que le petit chat noir n’ait pas l’air d’être super ouvert à ce câlin) :

calin_animal_19

Malgré ce rappel j’imagine la levée de bouclier de beaucoup : « quoi, un câlin avec un adulte, avec un ado ? C’est louche ! ». Certains membres de l’équipe ont déjà eu des réflexions étonnées de gens extérieurs à l’école découvrant des photos où des enfants sont assis sur nos genoux… « Vous êtes drôlement courageux, d’assumer cela ! ». Effectivement, ça l’est rapidement dans cette société où tout « rapprochement » physique ou affectueux qui dépasse le cadre de la famille nous paraît désormais suspect, où toute affaire est montée en épingle par la presse, plongeant les parents et les professionnels dans un immense bain de suspicion et de mise à distance à outrance, et où chacun apprend vite à ne plus s’écouter et à bâtir des murs pour se protéger d’éventuelles accusations…

Mais interagir avec tous les âges c’est aussi cela : développer d’autres relations et pouvoir répondre à tous nos besoins, intellectuels, psychologiques, affectifs Que chacun puisse trouver la réponse à ses besoins (besoin de câlins pour se rassurer, besoin de remplir sa jauge d’affection, besoin de garder un contact avec son corps…)

Les enfants (et les adultes !) ont besoin de découvrir l’autonomie tout autant que le besoin de vivre leurs émotions et d’exprimer leurs besoins affectifs…

Le corps a autant besoin que l’esprit d’être nourri, et cela passe par l’activité physique mais aussi par la « nourriture » affective, par le toucher ! 

***

Je termine par une très belle phrase, tirée d’un article paru dans Le Monde, sur la câlinothérapie, que je vous invite fortement à lire :

« L’éducation a appris à notre corps à se cadenasser. Cet élan – celui d’étreindre l’autre – nous le refrénons par crainte du jugement, par peur du ridicule, de la méprise ou par respect d’une certaine morale. Le toucher est devenu aseptisé. Et si c’était une erreur ? Et si nous étions devenus malades de ne pas suivre nos pulsions bienveillantes ? »

 

– Spéciale dédicace à une certaine équipe qui sourira jusqu’aux oreilles à la lecture de mon article 😉 –

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7 réflexions sur “La richesse et la beauté du multi-âge

  1. Quelques réflexions en vrac…
    Par rapport aux câlins « louches » : il me semble qu’un câlin est louche quand c’est l’adulte/le plus vieux qui est l’initiateur/demandeur et non l’enfant. Je fais la comparaison entre certaines écoles dites alternatives où les enseignants sont encouragés à mettre en place de toutes pièces une proximité affective qui peut peu à peu s’apparenter à de l’emprise.
    Si c’est l’ENFANT qui INITIE la demande d’affection et qu’on écoute son rythme et son besoin, à la fois pour le début (pas de « fais-moi un bisou »), l’intensité (ne pas serrer plus que demandé, « entendre » la distance -mais aussi la proximité- demandée) et la fin (mon bébé est le spécialiste des câlins express de 2 secondes… recharge ultra-rapide ! C’est frustrant mais c’est comme ça), je ne vois pas en quoi ça peut être louche. Par contre, voir un enfant en détresse et ne pas répondre à son besoin par pudeur ou par peur, c’est tellement regrettable en effet.

    Par rapport au mélange multi-âges et la possibilité qu’il donne d’échanges affectueux entre enfants (et pas seulement enfant-adulte), un petit témoignage : mon bébé allait tout petit à un atelier de musique 0-3 ans et un enfant de 3 ans l’avait pris en affection : joie, bisous, câlins à son arrivée, partage des activités (il tenait dans ses bras le bébé qui ne tenait pas encore assis lorsqu’on faisait le « traineau », lui apportait un ballon…) pendant l’atelier mais aussi au-dehors si l’on se rencontrait dans la ville. C’était d’autant plus amusant qu’il avait une petite soeur de quasiment le même âge, qui elle ne bénéficiait pas de cette affection. Pas les mêmes enjeux…
    Mon enfant a à présent 18 mois et s’il est toujours demandeur d’interactions stimulantes avec des plus grands, je le vois aussi depuis qqs temps câliner son poupon taille naissance, j’ai l’impression qu’il a un besoin de donner de l’amour à qqn de vulnérable, de redonner à son tour ce qu’il a recu. Ira-t-il chercher un vrai bébé à câliner ?
    Toutes ces interactions ne sont possible que si les enfants ne sont pas cantonnés, cloisonnés par âge comme c’est le cas à l’école mais aussi bien avant, à la crèche, dans leurs activités… Or ce n’est qu’en étant avec des plus petits et des plus grands qu’on peut apprendre à prendre en compte les différences, faire attention au plus petit, suivre le plus grand sans se mettre en compétition avec comme on serait tenté de le faire avec un comparse de son âge etc.
    Je vais bientôt participer à un autre atelier musical parent-enfant, et la un cloisonnement a été fait : 0-1 an, 1-2 ans, 2-3 ans. Cela me permettra de comparer : quelle est la raison de ce cloisonnement, est-ce que moins de gestion des différences de capacités/âges permet de gagner en « efficacité » musicale, et quelles sont les conséquences en terme d’interactions entre les enfants ?

    Il m’est arrivé de câliner lors de ces ateliers ou à la ludothèque un enfant en besoin parce que son référent (parent ou nounou) était indisponible (gestion d’un autre enfant le plus souvent, mais parfois aussi téléphone…) : c’est toujours agréable lorsqu’on reçoit un « merci » et non un reproche (je n’ai pas vécu de « c’est louche » mais parfois le référent se sent coupable de n’avoir pas été disponible et vous agresse pour cette raison…)

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  2. pourquoi les adultes, qui sont elles aussi des « ‘personnes » comme les enfants, auraient-elles moins le droit à des câlins ?

    La seule règle, qui demande à changer beaucoup de choses dans notre éducation, est de demander avant de « prendre » et ensuite accepter la réponse qu’elle soit non ou oui.

    Un enfant qui réclame un câlin à un adulte qui n’a pas envie de le donner, doit aussi accepter le « non » de l’adulte.
    Un adulte qui a envie d’un câlin avec un enfant doit aussi accepter le « non » de l’enfant. Et surtout, le lui demander avant de le « prendre ».
    Un adulte qui a envie de prendre dans ses bras un autre adulte, pensant le consoler par exemple, d’un chagrin, devrait le lui demander avant de le faire  » as-tu envie d’un câlin ? » au lieu de se précipiter sur l’adulte triste.

    Alors, j’en reviens aux changements dans l’éducation qui permettent aux enfants de dire non, et de respecter ce non:
    pourquoi forcer un enfant à dire bonjour à tout le monde si il n’en a pas envie ?
    Pourquoi forcer un enfant à dire au revoir à tout le monde, si il n’en a pas envie ?
    Pourquoi forcer un enfant à dire « merci » à une personne qui lui offre en cadeau (qu’il n’a souvent pas demandé) si il n’a pas envie de lui dire « merci » ?
    Tous ces mini-détails qui semblent innocents sont à la base même de tous les abus, plus tard, sur eux, enfants, ou devenus adultes.

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    1. Merci Catherine pour ton commentaire éclairant.
      Ces « mini-détails » ne sont pas si mini que ça pour moi non plus, au contraire…
      Depuis que mes enfants sont petits, je lutte (partout où l’on va, et en famille aussi !) contre cette tyrannie du « dis bonjour/aurevoir à la dame », « fais un bisou », ainsi qu’aussi à cette tyrannie du « dis merci ! » quand l’enfant a eu quelque chose qu’il n’a pas demandé ou qu’il n’aime pas.
      Un de mes enfants est très réservé au 1er abord, il s’approche difficilement des gens et préfère rester observer, de loin. Combien de fois cela a-t-il été vu comme de l’impolitesse !! Comme si, pour tant d’adultes, un enfant n’avait pas le droit d’avoir sa propre personnalité !
      C’est assez rare les adultes qui savent « voir » si un enfant est prêt ou non à recevoir (un câlin, un cadeau, un bisou, un mot gentil…) alors quand je vois un adulte s’approcher de mon fils pour lui faire la bise comme à tout le monde, s’arrêter dans son élan en le sentant se raidir
      et lui dire juste « bonjour/aurevoir », je me dis qu’il y a de l’espoir 🙂 – Marie

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      1. et mi, j’ai beaucoup d’espoir à lire une Maman comme toi ! 🙂 Merci pour ta réponse, cela me fait chaud au coeur de voir qu’en effet, de plus en plus, nous évoluons en comprenant que TOUT vient de l’enfance pure, parfaite qui sait ce qu’elle est venue vivre.

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