Les mots qui font peur…

A chacune de nos portes ouvertes, à chacune de nos réunions d’échanges, nombre de gens ouvrent grand les yeux (ou grand la bouche) à la mention de certains mots, tels que « Conseil de Justice », « sanction », « suspension ».

Un peu dans ce genre pour certain(e)s :

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(ouais, ça y ressemble bien des fois :p)

Je ne les blâme pas, car nous vivons dans une société qui stigmatise certains mots. Les mots font peur, les mots incarnent des mal-être. Je suis effarée parfois de voir comment certains mots peuvent déclencher des levers de bouclier, alors même qu’il suffit de quelques échanges pour désamorcer ces bombes…

Alors messieurs-dames faites-moi confiance (notre école ne repose-t-elle pas sur la base première et fondamentale de la CONFIANCE ?) : ne vous braquez pas sur des mots, laissez-nous le temps de les décortiquer pour vous !

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(attention, cet article contient des mots qui font peur et peuvent porter atteinte à… euh… bah à rien ni personne en fait)

1-

(Conseil de) JUSTICE

Voilà bien un des mots/expressions qui nous demande le + de « doigté » lors de nos échanges avec des personnes qui découvrent notre philosophie…

Je pense également à des projets d’écoles démocratiques qui veulent à tout prix changer le nom en « cercle de paix » ou « cercle restauratif » (moi restauratif ça me fait penser à la cantine, à un endroit où on pourrait « se restaurer », comme quoi chacun voit ce qu’il veut derrière les mots…)

Entendez-moi bien : je n’ai AUCUN souci avec le fait qu’on utilise ou non ce nom de Conseil de Justice… on pourrait tout aussi bien l’appeler le « EORPE » (« l’endroit où on règle les problèmes de l’école »), voire « le moment B67 » si on veut une appellation neutre 😉

Ce que je veux tenter d’expliciter ici aujourd’hui, c’est qu’il est, à mon sens, inutile de chercher à l’appeler autrement juste par peur des mots… Car je milite vraiment pour une société où on arrête d’avoir peur des mots !

n'ayons pas peur des mots

(d’ailleurs en cherchant cette image rigolote – affiche de pièce de théâtre -, je suis tombée sur cet article plutôt intéressant !)

Je persiste et signe concernant le Conseil de Justice : peu importe comment nous l’appelons, nous mettons (ou « allons mettre », pour les écoles à naître) tous la même empathie, les mêmes processus et le même respect derrière tous ces mots différents… Il faut juste le vivre pour le comprendre. C’est pour cela qu’à l’ED, nous n’avons pas jugé utile de le nommer différemment qu’à SVS (Sudbury Valley School). Quant à l’image des mots dans la tête de chacun, je reste persuadée qu’il suffit de lâcher prise et d’observer la réalité, et ça se dépasse aisément (à condition de le vouloir bien sur).

Et puis le mot justice pour moi est un « beau » mot. Je ne pense pas à « injustice » quand je lis/entends « justice », j’y vois juste le respect dû à chacun.

La Justice c’est ce qui est Juste, ce qui fait en sorte que chacun puisse vaquer à ses occupations et grandir dans la paix et le respect, sans craindre de violence, dérangement, ingérence.

Mon avis est évidemment basé sur l’expérience de l’école et avec le RECUL de nos 6 mois de vie et de construction (plutôt intenses !). Ce qui me gêne c’est de devoir se justifier d’utiliser ce mot devant des personnes qui sont, elles, bloquées sur leurs a-priori puisqu’elles n’ont pas eu la possibilité de voir de leurs yeux ce qui se joue lors de ce moment. C’est en cela que, pour moi, il n’y a pas lieu de chercher à rassurer certains parents…

De toute manière je vous rappelle que nous ne sommes pas une école qui rassure les parents ! Chercher à les rassurer est totalement illusoire dans ce genre d’école car ils auront au début (vers le milieu, ou voire jusqu’au bout !) des doutes, aussi chercher à les rassurer ne fait que projeter sur leurs peurs, et avancer des choses dont, dans ce genre d’école, personne n’est jamais sur !

– et c’est la beauté de cette école : le lâcher prise, l’abandon de toute projection sur ce qui va advenir… –

***

2-

SANCTION

Que dire si ce n’est rappeler la définition du mot « sanction » ? Voici les définitions du mot sanction dans le Larousse en ligne :

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Pouvez-vous m’expliquer pourquoi, des 4 définitions, on ne retient que la version répressive ?

La 2 et la 4 me paraissent pourtant totalement correspondre à l’esprit de notre Conseil de Justice…

(je vous laisse cogiter ;))

***

3-

SUSPENSION

Ce mot est tellement connoté négativement, il fait tellement répressif que beaucoup de gens en voulant parler de nos « suspensions » parlent à la place d' »exclusion ».

Oui, nous avons suspendu des membres. Et même certains à plusieurs reprises. Et même un membre de 9 ans !

Mais si pour vous la suspension d’un « élève » ressemble à un passage dans le bureau du proviseur + Conseil de discipline + éloignement provisoire de l’établissement, alors vous pouvez vous dévêtir de cette image et lire attentivement ce qui suit :

conseil-de-discipline-1

(non, chez nous ça ne ressemble pas à ça, et pis d’abord on n’a même pas de chien…)

 

Lorsque le Conseil de Justice ne peut plus gérer une situation (ce qui arrive lorsqu’il y a avalanche de transgressions identiques type violences ou dérangements répétitifs) parce que les sanctions, répétitives, n’ont eu aucun effet, alors le « cas » est porté en Conseil d’Ecole.

Pour rappel, le Conseil d’Ecole commence par les annonces, puis le vote du Compte-Rendu du Conseil de Justice (de la semaine), avant de passer aux 2ndes puis 1ères lectures des propositions. C’est au moment du vote du CR du CJ qu’il peut y avoir contestation d’une sanction ou discussion sur un « cas » particulier. Ce n’est pas rien, et on n’utilise pas cette possibilité à la légère car c’est quelque chose de très lourd à gérer, qui demande un long de temps de débat, de propositions… A tel point qu’il mange une bonne grosse partie du temps dédié au Conseil d’Ecole.

  • La Suspension n’est JAMAIS une 1ère sanction. Elle intervient toujours après plusieurs sanctions répétitives pour la même transgression, sauf dans le cas exceptionnel d’une violence physique grave.
  • La Suspension n’est JAMAIS une décision a priori pour un certain type de transgression. Toute situation est traitée au cas par cas, même les + graves. Et même quand il y a déjà eu Suspension pour des transgressions répétitives pour un membre, un nouveau cas avec ce même membre peut amener à réfléchir pour justement éviter la suspension. Cela nous est arrivé il y a peu : la suspension n’avait pas de sens car n’aurait fait qu’isoler un peu + le jeune de ce qu’il vit à l’école. Nous avons décidé de ne pas lui donner de suspension supplémentaire mais plutôt de le rendre actif au sein de l’école.
  • La Suspension peut toucher n’importe quel membre de l’école, même si pour le moment le + jeune était âgé de 9 ans. En-deça, lorsque nous rencontrons de gros soucis de transgression et de dérangements sévères et répétitifs par un membre + jeune (6 ans et moins), notre « sanction » la plus sévère est une rencontre avec les parents et l’enfant pour tenter de comprendre et désamorcer le problème. Concernant un membre du staff (donc un adulte), je pense qu’une situation amenant à penser suspension serait plutôt du genre à remettre en cause sa légitimité parmi nous… Mais j’imagine sans peine qu’on puisse, un jour, devoir demander à un staff de rentrer chez lui pour cause de mauvaise humeur dérangeante !!
  • La Suspension n’est pas une mesure d’expulsion-rejet du style « on ne veut plus te voir, rentre chez toi ». Elle est moment de recul, de réflexion sur ses actes et son comportement. Quand elle dure plusieurs jours, elle est accompagnée : un ou plusieurs membres de staff vont prendre un café, voir un film, discuter avec le membre suspendu pour voir où il en est, pour l’aider dans sa réflexion sur lui-même…

***

Ce que j’aimerais ? J’ai l’écriture taquine aujourd’hui, je vais la faire façon future présidente, comme ici 🙂

Moi Présidente…

J’aimerais que vous puissiez TOUS avoir la chance de voir ça par vous-mêmes.

Moi Présidente…

J’aimerais que vous puissiez TOUS assister à un Conseil de Justice pour comprendre pourquoi nous répondons souvent : « non, nous n’utilisons pas la CNV. Tout simplement parce que la communication bienveillante n’est pas un outil pour nous, elle est naturelle, elle suinte de partout grâce à la philosophie même de notre école ».

Moi Présidente…

J’aimerais que vous puissiez, à l’image de Céline et Alexandre venus nous rendre visite, réaliser à quel point l’empathie, l’écoute et la confiance règnent dans notre école et notamment pendant ce moment privilégié qu’est le Conseil de Justice.

Moi Présidente…

J’aimerais que vous arrêtiez d’avoir peur des mots et que vous leur laissiez leur chance !

***

Mais comme je ne suis pas Présidente (et puisqu’il n’y a qu’à l’Ecole Dynamique visiblement qu’on peut être sanctionné pour défaut de service d’élu…!), je ne le peux pas : si nous acceptions toutes les demandes de visite que nous recevons quotidiennement, l’école serait constamment remplie d’adultes en visite. Ce qui est, je sais que vous le comprendrez aisément, difficilement pensable pour la sérénité et le bien-être de notre école 😉

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10 réflexions sur “Les mots qui font peur…

  1. on sait bien que vous ne pouvez pas tous nous recevoir ! c’est pas grave tant qu’on continue à avoir de super compte rendus pour nous aider à comprendre.
    Sinon vous pourriez demander que chaque adulte qui vient visiter fasse un atelier pour les jeunes. Comme ça ce serait un chouette échange et ça profiterai à tout le monde (et vous en auriez un bon paquet d’ateliers interessants)… bon je dis ça hein je dis rien ;-)))

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      1. Bonjour,
        alors l’adulte ne peut pas être un enfant comme un autre ? Même dans 10 ans quand l’école inerte n’aura pas abimé tous les gosses?

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      2. Si… Je voulais écrire une réponse qui aurait été + nuancée que celle de Ramin 🙂
        On ne peut absolument IMPOSER un atelier organisé par un adulte, car cela va à l’encontre de notre philosophie, donc l’idée de dire « viens dans notre école et fais un atelier » est mauvaise et contre-productive.
        Par contre, évidemment que l’adulte peut proposer un atelier (ou autre chose), à partir du moment où c’est sa passion, et qu’il ne le fait pas dans le sens d’une transmission-apprentissage « vraiment nécessaire » pour l’enfant. Moi j’ai déjà proposé-fait des ateliers à l’école !
        Et oui, l’adulte est un enfant comme les notres, j’aime bp ta formulation, il y a tjs en nous l’enfant qui était si curieux, si passionné, prêt à s’ouvrir à tout un tas de nouvelles choses… et c’est ça qu’il est important de s’autoriser à l’école en tant qu’adulte : être nous-mêmes, ne pas mettre de masque, ne pas chercher à être un « statut », ni un « modèle » car alors ce sera forcément artificiel… Juste « être » tout simplement !

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      3. Merci Marie pour ta réponse. Et plein de bonnes choses pour ta « nouvelle » école près de chez toi. Je suis loin encore de vous et pas seulement géographiquement (je suis dans le Lot) mais mes enfants ont besoin et envie d’une école autrement. Alors j’y travaille et je me rends compte que je ne suis pas la seule dans ce cas alors j’espère pouvoir vous dire très vite que nous aussi on vit avec nos enfants la vie qu’on mérite tous. Bravo à l’équipe, aux parents et surtout aux enfants.

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    1. Malheureusement (pour vous – mais c’est important pour la liberté de parole des membres de l’école), les séances de CJ sont « privées ». Lorsque nous avons des visiteurs à l’école, on demande aux protagonistes s’ils acceptent que les visiteurs écoutent leur « cas », et lorsque nous sommes en portes ouvertes ou en soirée parents, nous cachons les compte-rendu de CJ…
      Ce qui se passe en CJ reste à l’école 🙂

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  2. Vous pourriez retranscrire anonymement un conseil de justice à défaut de le filmer 🙂
    Les mots ont un sens, certes donné par le dictionnaire mais l’usage des mots et le sens qu’ils peuvent prendre dans l’esprit général est tout autre chose. C’est ça je pense qu’interroge les personnes qui vous posent des questions sur le fonctionnement du conseil de justice, les mots sanction et exclusion. Comme ces termes sont majoritairement employés ou utilisés dans tout autre chose que la pacification des relations, forcément ça interroge que vous les utilisiez. Et ça n’est pas forcément la peur qui guide ce questionnement ou alors la peur qu’encore une fois les adultes soient en position de force dans l’école. Votre volonté de staff a été de garder ces mots pour leur redonner leur sens « noble » et aussi peut-être par fidélité à l’école Sudbury première, non ? Mais de fait en faisant ça vous ne pourrez pas encore éviter les questions malgré cet article qui pourtant oui montre bien que l’accompagnement, le respect et l’écoute semble faire partie de vous tous.
    Parfois si on crée quelque chose de nouveau il me semble que c’est plus simple d’y mettre des mots différents.
    Et le mot école pourquoi l’avoir garder, c’est en hommage à l' »école platonicienne » ? 🙂

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  3. Il est assez surprenant de constater la tension et le dénigrement
    des encadrants de l’école sur ce point. Patience, impatience ?
    Vous avez démarré un projet fantastique qui est largement positif
    pour les bio-entités conscientes humaines qui peuplent la planête terre. Le questionnement
    et l’inquiétude des parents est ‘logique’ et ‘naturel’. Ils ne sont pas
    dedans comme vous tous les jours. On doit ‘bien sûr’ les rassurer en
    leur donnant des informations claires et argumentées. Je vous donne une
    piste : reproduire une ‘vraie fausse’ séance du conseil avec des ‘acteurs’ (vous mêmes) et la filmer.
    Simple comme une image. Vous gagnerez en temps et en énergie.
    Cela peut désamorcer beaucoup d’interrogations et de ‘peurs’. Il n’en reste pas
    moins qu’être l’objet d’une plainte au sein d’un conseil ‘nombreux’ est une
    situation ‘rare’ dans notre société actuelle. Elle n’est donc pas ‘normale’,
    pas ‘usuelle’, pas ‘neutre’ et même si ce processus est sans doute le moins
    pire de tous pour rendre l’ambiance la plus propice à l’apprentissage social
    et des connaissances il ‘surprend’ et il doit être expliqué à défaut d’être
    vécu en vrai par les parents et les enfants. Etre ‘mis en accusation’ et
    physiquement au centre de multiples regards ne rend pas à l’aise forcément
    du premier coup. La connaissance ‘publique’ de faits qui ordinairement restent
    ‘privés’, la présence physique à une réunion centrée uniquement sur soi et la
    consignation écrite des événements et des débats contradictoires ne sont pas
    ‘légers’ même si la procédure se veut la plus factuelle possible. C’est loin
    de n’être rien. C’est un univers à lui tout seul. Maitrisable, certes, mais
    très inhabituel pour le commun des mortels. Etre traîné au tribunal de la république
    est une expérience rare dans la vie humaine et elle ne s’expérimente normalement
    qu’à l’âge adulte. Dans le cas de l’école libre/démocratique on le découvre beaucoup
    plus tôt et beaucoup plus souvent. Ce qui change fortement la donne. Plus de doigté pour les parents même si ce ne
    sont pas eux qui passent sur le grill mais les enfants qui le vivent
    et qui peuvent trouver + ou – ‘normale’ cette procédure (au prorata de leur âge à l’arrivée
    dans la nouvelle structure). Bref cette question comme les autres doit être traitée
    avec tact même si le concept de l’école reste détonnant/radical/extrême même si
    en fait il propose un encadrement minimal pour un maximum d’efficacité.

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