« pas d’enseignants, pas de classe, pas de devoirs : mettriez-vous vos enfants dans cette école ?

Voici la traduction d’un article parlant de la philosophie Sudbury. Un article paru sur le site The Atlantic.com en 2012, disponible en anglais par ici.

Comme d’habitude, ma traduction n’est pas littérale, mais elle reprend les idées principales (avec quelques commentaires de mon cru). Ce qui explique que le style ne soit pas très fluide : je ne suis pas une très bonne traductrice 😉

L’école démocratique est peut-être l’expérience éducative la plus radicale depuis 100 ans.

asneillban

A.S.Neill

Emily Chertoff, l’auteure de l’article, décrit brièvement une école Sudbury (que vous commencez à déjà connaître – du moins je l’espère ;)-). Puis elle parle du psychologue Peter Gray, que vous connaissez sûrement pour avoir écrit beaucoup d’articles sur les apprentissages autonomes (notamment sur ce site et magnifiquement traduits par Antoine de l’Ecole Autonome) et est surtout l’auteur d’un fabuleux livre « Free to learn », en cours de traduction en français.

peter gray

Le fils de Peter Gray est entrée dans la Sudbury Valley School dans les années 80. En ce temps là, Peter Gray était un professeur et chercheur en neurobiologie qui travaillait sur les mammifères et notamment, en laboratoire, sur des rats et des souris. L’expérience de son jeune fils, en souffrance et malheureux à l’école publique, l’a poussé à se concentrer ses recherches sur l’éducation, lorsque celui-ci, à 10 ans, a convaincu son père de l’envoyer à l’école Sudbury. Il fut évident dès le début qu’il y était épanoui mais Peter Gray avait encore des questionnements, comme de savoir comment une telle école radicale pouvait permettre à ses élèves d’aller à l’université. Gray est alors devenu un psychologue spécialisé dans l’apprentissage, pour étudier les résultats des écoles Sudbury. Et les résultats l’ont impressionné…

Si le fils de Gray était un enfant précoce dans ses apprentissages, d’autres élèves avaient été diagnostiqués avec des troubles des apprentissages. Et alors que certains venaient de milieux favorisés avec des parents ayant délibéré choisi une éducation alternative, d’autres parents étaient arrivés là désespérés (Gray a noté que la plupart des étudiants lors de son étude venaient de l’école publique). Pourtant la plupart des élèves avait l’air d’aller bien à l’école Sudbury et les anciens élèves parlaient d’une grande satisfaction de leur vie d’adulte. Gray a commencé à enquêter : comment se faisait-il que des étudiants qui avaient suivi une telle scolarité hors norme puissent devenir des adultes si équilibrés ?

La plupart des parents recherchent une école qui enseigne des valeurs et attitudes positives, et pas juste des compétences, qu’elle accompagne la créativité et permette à l’enfant de découvrir ses propres intérêts. C’est exactement le cas des écoles démocratiques, et pourtant la plupart des parents ne penseront jamais y mettre leurs enfants… Parce qu’elles sont conduites, dans leur grande part, par les enfants eux-mêmes.

Même si toutes les écoles démocratiques sont uniques, leur concept est le même : quand vient l’heure de prendre des décisions pour l’école, la règle est « 1 voix-1 vote » : la voix d’un membre de l’équipe adulte compte autant que celle d’un élève, qu’il ait 6 ou 16 ans.

De toutes les écoles démocratiques qui existent aujourd’hui, la plus vieille est celle de Summerhill, fondée en 1921 par l’éducateur anglais A.S.Neill. Après bien des péripéties, l’école a été officiellement reconnue en 2007, quand les inspecteurs ont reconnu que les étudiants y étaient confiants et matures. Sudbury Valley School est née pendant le pic de création des écoles libres aux US, dans la mouvance de Summerhill, dans les années 60 et 70.

Quand Gray a commencé à étudier Sudbury, la 1ère génération d’élèves venait de sortir de l’école. Il est alors devenu un spécialiste de l’apprentissage, du jeu et de l’éducation et un fervent partisan du unschooling en général et des écoles Sudbury en particulier, auxquels il a consacré son livre « Free to learn ».

En particulier, il souligne la valeur des communautés multi-âges, où les enfants de 3 à 18 ans peuvent interagir : « les jeunes enfants apprennent des plus grands. Ils apprennent à lire en jouant à des jeux qui demandent de lire avec des plus grands qui savent déjà lire. Ils jouent à des jeux de cartes compliqués avec des plus grands, des jeux auxquels ils ne pourraient pas jouer tout seuls ». Les plus grands en bénéficient aussi : « Ils apprennent comment prendre soin, comment nourrir. Ils deviennent plus matures ». Pour les + jeunes enfants, le multi-âge remplace la dynamique enseignant-élève. On reste dans le concept de la « zone de développement proximal » : toutes les choses qu’un enfant peut faire avec de l’aide. Les enfants apprennent mieux quand ils travaillent avec une personne expérimentée, pour maîtriser ses activités dans la zone de développement proximal.

Théoriquement, une école n’a pas besoin d’être démocratique pour pratiquer le multi-âge, et quelques écoles Montessori par ex le permettent dans une certaine limite. Une école Sudbury sans cette communauté multi-âges ne pourrait pas marcher !

Sudbury valley school

(photo de membres de la Sudbury Valley School)

***

La plupart des écoles démocratiques dans le monde aujourd’hui mettent en avant ce que deviennent leurs élèves. Pour Peter Gray, « c’est difficile de savoir ce qui dépend de l’école et ce qui dépend de facteurs extérieurs » (dans le devenir de ses enfants et leur entrée dans le monde actif) : les parents qui ont fait des recherches et ont décidé d’envoyer leurs enfants dans une telle école sont déjà avancés dans leurs réflexions à ce sujet, par rapport à des parents qui n’ont pas fait le choix de réfléchir à l’école qu’ils voulaient pour leurs enfants. Sans compter que pour payer 7800$ par enfant, ces parents font partie de la classe économique relativement privilégiée.

note de Marie : je rappelle qu’en France (ailleurs je n’en sais rien), ce n’est PAS un choix de notre part de faire payer des frais de scolarité élevés… et que, suite à une étude des revenus des parents de l’ED, beaucoup sont en-dessous du revenu moyen parisien ! De quoi couper court à toute vilaine critique comme quoi nous serions « élitistes » ! –

***

Faire le choix d’une école démocratique dépend des valeurs que vous voulez, en tant que parent, privilégier : 

  • voulez-vous que votre enfant soit préparé à « réussir » économiquement et socialement, ou qu’il soit un penseur autonome ?
  • voulez-vous que votre enfant sache se mouvoir dans les structures bureaucratiques du monde tel qu’il est aujourd’hui ou qu’il participe à promouvoir un système plus démocratique ?

Ce n’est bien sur pas forcément l’un OU l’autre, mais les écoles démocratiques mettent vraiment l’accent sur les seconds choix. Ce modèle d’école peut être critiqué pour ne pas enseigner aux enfants les bases qu’ils auraient besoin d’apprendre pour fonctionner comme tout bon adulte, ou il peut être mis en avant car les enfants y apprennent eux-mêmes les compétences dont ils ont besoin pour fonctionner selon leurs envies. On peut aussi argumenter que certaines connaissances basiques communes font de nous des humains (ou « des Américains ») et que les élèves de Sudbury perdent cela.

David Chanoff, staff dans une école Sudbury : « La plupart des écoles libres créées dans les années 60 et 70 se sont écroulées en tant qu’institution. Les gens ne veulent pas parier sur leurs enfants. Quand les parents et les enseignants voient ces enfants, libres de faire leurs propres choix, ne pas s’engager dans le genre d’activités que tout le monde voit comme des « activités scolaires », ils deviennent nerveux. « Et si mon enfant échoue et ne peut pas rattraper son retard ? », « Peut-être qu’il va y devenir paresseux, et manquer de discipline. Peut-être qu’il ne sera pas capable d’aller à l’université, de trouver un job, de garder un job. Sa vie sera ruinée ». A bien des égards, l’école traditionnelle peut ne pas attirer, mais au moins on est dans le connu, et le connu est moins effrayant que l’inconnu. Nous avons peu (ou pas) de modèle de gens qui ont « réussi » sans l’école conventionnelle. Par conséquence, nous avons le sentiment tenace qu’une telle scolarité, malgré ces défauts, doit être l’ingrédient essentiel du succès…. Aussi quand une école alternative commence à ne plus ressembler du tout à l’école, quand elle devient vraiment « alternative », elle est alors perçue par les adultes (et certains enfants) comme défaillante, et est fermée. »

Beaucoup d’accordent à dire que la génération d’Américains de 10-20 ans a l’enfance la plus surveillée et la plus structurée de l’histoire des US. C’est intéressant de voir si cette évolution va continuer ou si la génération suivante de parents va réagir en devenant plus souple. S’ils sont grandir en ressentant la façon dont ils ont été élevés, les écoles démocratiques vont peut-être alors devenir une option attractive pour leurs enfants…

Publicités

Une réflexion sur “« pas d’enseignants, pas de classe, pas de devoirs : mettriez-vous vos enfants dans cette école ?

  1. En ce qui concerne « les écoles libres » des années 60-70 dont parle David Chanoff, en France (1) on les appelait les « écoles parallèles ». Elles ont fleuri après 68 en même temps que fleurissaient les communautés (tout en étant distinctes). Elles s’étaient plus ou moins fédérées dans l’ANEN (Association nationale des écoles nouvelles). J’étais allé vers 1970 passer deux jours à leur congrès. Après ces deux jours, j’avais choisi de rester dans l’EN pensant que j’allais être beaucoup plus… libre (!) et aller beaucoup plus loin dans une classe unique, ce qui par la suite s’est avéré exact.

    Le problème qui à mon sens a causé leur disparition assez rapide, c’est le rôle qui était demandé à leurs enseignants par les parents (ou par celui qu’ils s’attribuaient eux-mêmes) : on leur demandait d’être à la fois le copain, le grand frère, mais en même temps le prof, le directeur, le gestionnaire,… Un rôle très flou et plein de contradictions. En somme une idée généreuse bien dans la mouvance du mouvement hippie sans que les participants soient vraiment hippies, basée sur un idéal (l’Amour), mais peu construite et réfléchie. S’y ajoutait le manque cruel de moyens.

    Parallèlement les communautés aussi inspirées par le mouvement hippie plus que par le mouvement libertaire ont été tout aussi éphémères. Je connaissais mieux celles de l’Ardèche : lyonnais et parisiens connaissaient l’Ardèche l’été, son soleil, ses cigales. Des hameaux abandonnés s’y achetaient pour une bouchée de pain ou se squattaient dans la Haute Ardèche. Ces communautés ont été confrontées dès la première année à… l’hiver, la réalité ! La déstructuration volontaire et brutale des relations affectives et sociales habituelles, surtout pour les enfants, ont vite été difficiles à supporter. C’est dans les années 1990 qu’une nouvelle vague de citadins a investi l’Ardèche, mais cette fois c’était avec des projets mûrement préparés, et il est vrai et pas étonnant que l’Ardèche, la Drôme… ou la Creuse, le Gers, la Bretagne… soient devenus des lieux particulièrement riches en expériences sociales et éducatives.

    Toujours dans les années 70, c’est dans les grandes villes que sont nées les crèches parentales avec le même idéal (inspiration plutôt Dolto), d’abord avec les moyens du bord (les enfants de plusieurs familles occupant la journée un de leurs appartements), puis d’une façon beaucoup plus structurée puis fédérées dans l’Association des collectifs enfants, parents, professionnels (ACEPP) (1 000 lieux d’accueil aujourd’hui)

    C’était un peu de géo-éducation… quelque peu chauvine :-) !

    (1) Cela m’amuse de voir toujours chercher chez les anglo-saxons ce qui était sous le nez (plutôt sous les yeux !) chez nous 😉 Et il y a encore beaucoup plus vieux : La Ruche (1904-1917), école fondée par Sébastien Faure à Rambouillet, Barbiana école fondée en 1954 en Italie par Don Lorenzo Milani, en Pologne Dom Sierot, l’orphelinat république d’enfants fondé en 1909 par Janusz Korczak, etc. partout dans le monde. C’étaient déjà l’embryon des écoles démocratiques !

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s