Apprendre à débattre, apprendre à réfléchir

Il y a quelques jours j’ai parlé d’un colloque auquel j’ai assisté. Y a été utilisée l’application Klaxoon. L’idée ? Nous nous sommes tous connectés en début de colloque sur le wifi Klaxoon et grâce à un mot de passe spécifique nous avons pu être tous connectés à l’application.

Pendant que chaque intervenant faisait sa présentation, nous avons pu poser nos questions via nos smartphone ou tablettes. Chacun a pu poser une question et/ou « liker » les questions posées par d’autres. A la fin de la présentation de l’intervenant, le temps des questions a consisté à projeter sur grand écran les questions écrites par tous.

Le « problème » que j’ai vu poindre immédiatement a été ce que j’ai appelé le « syndrome Google », c’est-à-dire que les questions les + likées sont apparues en tête de liste, pendant que les questions non likées restaient invisibles. Le temps étant limité, seules les 2 ou 3 questions likées par la majorité ont été traitées…

Mon but ici n’est pas de donner mon avis sur Klaxoon, qui peut surement être très intéressant dans certains cas, mais qui, dans cette situation précise, a à mon sens appauvri le débat au lieu de l’enrichir.

En en discutant avec une amie présente également après le colloque, j’ai compris à quel point notre école, dans son fonctionnement démocratique et ses organes (Conseil d’Ecole et Conseil de Justice) mettait en place quelque chose de fondamental :

  • l’écoute (comment écouter réellement l’autre quand on est occupé à écrire sur son smartphone et occupé à lire et « liker » les questions des autres ?)
  • la réflexion en lieu et place de la réaction : dans ce cas là, les questions sont restées à un niveau très très basique (et pourtant nous étions à Polytechnique ! :p), car les questions étaient posées pendant l’exposé de l’intervenant, et comment développer une question en quelques mots ? Un « débat-twitter » c’est un non-débat !!! C’est tout sauf de la réflexion ! Et 90% des questions étaient des questions-réaction : or, à l’école nous apprenons à ne plus être dans la réaction constante. Bien sur que la « réaction » à un propos existe toujours… et c’est important d’écouter son ressenti sur le moment. C’est déjà arrivé que je « réagisse » de façon assez virulente en CE ou CJ à un propos que je jugeais dérangeant. Mais dans de très nombreux cas, nous levons la main (en réaction avec ce que qq’un vient de dire), et, attendant notre tour de parole – et donc en écoutant les autres parler avant nous -, nous sentons notre réaction commencer à s’adoucir, à se modifier car elle se nourrit des apports des autres. Parfois ce n’est que cela : un adoucissement de notre position (parce que nous avons mal compris ce que la personne a voulu dire, ou parce que les autres ont modulé son propos), parfois c’est un revirement de notre position.

Ecole Dynamique Mars-3-2 (1)

Cette expérience de table ronde avec Klaxoon m’a permis de comprendre, à un degré encore supérieur, à quel point nous mettons en place dans notre école un climat propre au DEBAT.

Qu’est-ce que le débat ?

Un débat est une discussion ou un ensemble de discussions sur un sujet, précis ou de fond, à laquelle prennent part des individus ayant des avis, idées, réflexions, opinions plus ou moins divergents. Un débat peut s’exprimer sous diverses formes, la plus courante étant la réunion en un même endroit des personnes physiques. (merci Wikipédia)

Mais surtout qu’est-ce qu’implique le débat ?

1- Soit nous restons sur une idée de débat type débat présidentiel, où l’idée n’est pas d’échanger mais de présenter son point de vue, et de faire semblant d’écouter l’autre car nous cherchons à gagner une place où l’autre ne pourra pas être…

2- Soit nous partons sur une idée bien + intéressante et enrichissante : celle de se nourrir de l’autre, et de faire progresser nos points de vue pour construire ensemble.

En gros : soit nous restons dans un mode « positions fermées », soit nous visons la capacité de s’enrichir mutuellement et d’évoluer.

Beaucoup de gens en découvrant notre philosophie pensent que notre système de vote à la majorité est néfaste car il créé des « minorités écrasées ». J’ai déjà écrit à ce sujet sur le blog et je ne vais pas relancer le débat ici, mais je n’avais jamais eu jusque là l’idée d’utiliser ce schéma des cercles pour l’illustrer. Car c’est bien le coeur de notre processus : chez nous ce n’est pas ça :

cercles

mais ça :

intersection

ou ça, si vous voulez une image – mathématique et + romantique 😉 :

fond-d-intersection-d-aquarelle-de-deux-cercles-vous-je-nous-résumé-illustration-de-vecteur-57956260

(c’est + romantique mais il manque « tous les autres »)

Donc, grâce à ces images, chacun peut immédiatement comprendre qu’il n’y a plus, de fait, de minorité écrasée… Grâce à la place que nous laissons au débat et grâce à la place que nous laissons à la parole de chacun et à l’écoute attentive, les notions de « majorité »/ »minorité » s’adoucissent pour laisser la place à la construction commune. C’est extrêmement rare que quelqu’un sorte déçu/énervé d’un débat, car chacun a nourri sa position de celles des autres, et plus personne ne se retrouve dans une position « fermée » après ce temps de débat… !

***

Lors de ce colloque, nous avions entendu Emmanuel Hirsch (article par ici) opposer l’opinion et le dialogue, avec l’idée sous-jacente de ne pas rester fermé sur notre « opinion », mais d’aller « jusqu’au bout de ce qui nous travaille ». En parlant d’école et de transmission des savoirs, il a parlé de la nécessité, dans les écoles et universités, de « créer les conditions du débat ».

C’est le moment où j’ai réalisé à quel point cela se faisait de façon parfaitement naturelle chez nous, dès 3 ans !

L’idée s’immisce doucement et naturellement que chacun a droit à la parole, et donc à une opinion, mais que le but du jeu n’est plus d’être « le + fort » (celui qui a raison VS celui qui a tort, celui qui gagne VS celui qui perd) : le but de ce grand jeu très sérieux est de forger des consciences !

D’ailleurs ce n’est même pas un but en soi, puisque c’est juste notre quotidien, via la création et l’enrichissement constant de l’école, de notre communauté de vie. 

Ce qui s’apprend également, c’est que nous n’avons pas besoin d’avoir des avis sur tout, tout le temps. Nous pouvons laisser les autres débattre, prendre le temps de nous faire une opinion, de la voir évoluer. C’est aussi un sacré combat pour certains, ceux qui se sentent le besoin d’intervenir dans tous les débats, de donner leur avis partout et tout le temps. Est-ce réellement l' »opinion » ou bien la volonté d’intervenir qui est la plus forte dans ces cas là ? (je suis sure qu’à la lecture de ces lignes, vous aurez quelqu’un de votre connaissance en tête ;))

L’idée principale derrière tout cela, c’est l’idée d’une école qui apprend à chacun naturellement, via le quotidien, la capacité à développer une opinion raisonnée et enrichie par celles des autres, et qui apprend à débattre pour le bien commun, et non plus seulement pour sa petite personne et ses besoins individuels. 

Ce n’est pas évident, mais c’est primordial pour notre vie future.

Ecole Dynamique Mars-11-2 (1)

Une école faisant grandir des citoyens responsables et respectueux, capables :

  • de se construire des opinions ouvertes sur les autres (et non repliées sur elles-mêmes, terreau de l’intolérance)
  • de prendre la parole pour faire entendre leur voix (et non pas prendre uniquement celle des autres)
  • de donner leur avis sans se laisser impressionner par le rôle minime que d’autres seraient tentés de leur donner
  • de se juger aptes à interagir, dans n’importe quelle situation. Combien d’adultes aujourd’hui, terrifiés à l’idée de prendre la parole, ne s’autorisant pas à débattre car se jugeant « inférieurs » à d’autres (parce qu’ils sont inconnus, parce qu’ils ont moins de diplômes, parce qu’ils sont juste « eux » et pas quelqu’un d’autre) ??
  • de se retirer ou de ne pas intervenir dans un débat parce qu’ils n’ont rien à « prouver » aux autres. De l’inutilité de faire entendre sa voix juste pour la faire entendre. De l’importance de se sentir « exister » en soi, sans avoir besoin d’être celui qui parle le +, celui qui sait +, celui qui a le + lu, celui qui est partout et tout le temps…

Voilà peut-être une des composantes primordiales de ce qui se créé dans notre école : des futurs citoyens qui savent exister par eux-mêmes, et non dans la comparaison constante avec les autres !

Des futurs citoyens qui savent écouter les autres et s’écouter eux-mêmes, capables de s’avancer pour changer les choses, tout autant capables de rester dans l’ombre quand ils le souhaitent. 

Quand nous sommes juste nous-mêmes, quand nous nous sentons suffisamment forts intérieurement, alors la compétition n’a plus de sens. Et quand la compétition n’a plus de sens, les autres ne font plus peur, les autres ne sont plus des obstacles ou des pions à déplacer ou à détruire pour avancer !

Il ne reste plus que soi, il ne reste plus que soi et les autres, il ne reste plus que soi, les autres et un monde à construire !

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5 réflexions sur “Apprendre à débattre, apprendre à réfléchir

  1. « Quand nous sommes juste nous-mêmes, quand nous nous sentons suffisamment forts intérieurement, alors la compétition n’a plus de sens. Et quand la compétition n’a plus de sens, les autres ne font plus peur, les autres ne sont plus des obstacles ou des pions à déplacer ou à détruire pour avancer !

    Il ne reste plus que soi, il ne reste plus que soi et les autres, il ne reste plus que soi, les autres et un monde à construire ! »

    C’est si juste, et si puissant. Merci pour ces deux magnifiques paragraphes de conclusion.

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  2. Cela rappelle John Holt quand il invite à mettre non pas la volonté de l’adulte mais les exigences de la tâche elle-même comme le facteur déterminant de notre action dans l’éducation.
    En voilà une magnifique application dans le processus du débat !!
    ici le facteur déterminant du débat est bien motivé non pas par une volonté d’écrasement de la part d’une personne (adulte ou non) mais par le construire ensemble (exigence de la tâche).
    Et les conséquences sur les membres acteurs sont magnifiques !
    Bravo !

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  3. Il faut être à la fois ensemble et seul.

    La meilleure solution se construit souvent en amalgamant
    des idées internes et externes.

    Et le plus important est d’argumenter de façon précise, vérifiable
    le mécanisme du sujet et d’une solution apportée en indiquant les
    paramètres ‘améliorés’ ou ‘détériorés’ et le ou les résultats globaux
    que l’on peut obtenir en proposant un ‘poids’ relatif pour
    chacun des critères de la preuve. Ce mécanisme ‘scientifique’ clair,
    neutre, ‘sans’ passion aveugle permet de se faire une idée la plus
    équilibrée possible et la plus compréhensible par tous.

    Attention au ‘sage’ qui n’élève jamais la voix et qui ‘adoucit’ un peu trop
    l’être humain. Ce dernier est multiple et son ‘dynamisme’ s’exprime en particulier
    par un ‘rythme’, des ‘intonations’, une ‘force’, une ‘envie’ qui donnent de la saveur
    à son propos et non pas une discussion désincarnée robotique basique. Une façon ‘douce’
    de dire les choses peut être aussi ‘violente’ qu’un discours enflammé mais juste et
    proportionné. Bref, humain. Présenter une idée, un processus ‘nouveau’ ou selon
    un angle inédit a parfois besoin d’un souffle certain pour résister à la réaction
    d’un groupe même ouvert d’esprit. L’objectif n’étant pas d’être/paraître le plus fort
    mais de défendre une idée, un raisonnement pour lui-même sans que son ‘propagateur’
    ne ‘veuille ramener les choses à lui’. Montrer la beauté du chemin voire le résultat
    si intéressant pour une diffusion et un plaisir le plus large possible. Avec au bout
    le sourire de compréhension dans les yeux de l’autre. ça c’est le pied !

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