A la découverte du vrai ennui : E.N.N.U.I

Parce que bon, les « J’m’ennnnnnnuiiiiiiiiiie », on connaît, en tant que parent…

« j’m’ennnnnnuiiiiiiie, je sais pas quoi faiiiiiiiiiiire…. », ça vous parle ?

DN-FB-130

Hier, j’ai subi le plein fouet l’ennui lui-même subi de plein fouet par ma fille (quasi 9 ans) à l’Ecole Dynamique. Je ne suis restée démunie que quelques minutes car j’ai repensé immédiatement à ce qu’avait écrit Daniel Greenberg à propos des membres de la Sudbury Valley School dans un de ces multiples écrits : je me suis souvenue que l’ennui était une étape « obligatoire » pour beaucoup de membres et qui pouvait se révéler redoutable… Surtout passée la période intense de jeu, lorsque l’on sort subitement d’un système oppressant pour se retrouver face à une grande liberté d’action. Ma fille a intégré l’Ecole Dynamique en novembre et a, jusqu’ici, passé tout son temps (donc ces 6 derniers mois) à jouer, peindre, dessiner, jouer encore, jouer, jouer, jouer et encore jouer ! Elle a quitté l’école traditionnelle à qui elle reprochait de « tout le temps travailler », sans aucun temps pour jouer, discuter et même avoir le temps d’aller à la bibliothèque de l’école et de lire ! C’est pas un comble ça, être à l’école et ne pas avoir le temps et la possibilité de juste lire !?

Donc il y a quelques jours, je me suis retrouvée dans une situation identique à celle d’il y a quelques mois : ma fille ne voulant pas aller à l’école le matin… Certes, il y a la question du transport (1h de trajet aller, avec 40mns de RER matin et soir) qui fatigue beaucoup, sans compter les « accidents voyageurs », « grèves – 1 RER sur 2 » et autres joyeusetés imprévues… Mais à force de creuser (dans le RER justement) sur ce qui ne va pas, à force de patience, le coeur du problème a fini par sortir dans les larmes : après les strates successives des copines qui veulent toujours jouer à la même chose, des moments où elle veut être seule et où elle ne peut pas l’être, après la question du transport fatigant, est arrivé dans un murmure le : « je m’ennuie… ! ».

Drôle de paradoxe me direz-vous !? On s’ennuie à l’Ecole Dynamique ? Pas si paradoxal que ça pourtant… car l’ennui, pourtant vital, est vécu dans notre société comme un ennemi à abattre ! Alors pour expliciter ce non-paradoxe paradoxal j’ai trouvé super intéressant (et particulièrement pertinent du coup !) d’écrire aujourd’hui un article sur l’ennui.

C’est quoi l’ennui ?

Pour moi il n’y a pas « un » ennui, mais plusieurs ennuis. Et le vrai ennui, c’est celui qui naît lorsque l’on se retrouve face à soi-même, après n’avoir connu que (ou quasi que) des activités proposées de l’extérieur, par quelqu’un d’autre que soi. Et quand on pense au temps que passent les enfants à l’école aujourd’hui (activités uniquement dictées par un enseignant, de 8h30 à 16h30, voire +) et au glissement de notre société vers l’habitude de « nourrir » les enfants de force, jusqu’au gavage, d’activités choisies par les parents (activités sportives, ateliers dits « créatifs », cours de musique, piscine…), on comprend que l’ennui, qui est l’ennemi à abattre pour tant de parents et professionnels, le devient aussi au final pour les enfants eux-mêmes !

– là tout de suite je me demande si certaines personnes se révoltant contre le gavage des oies ne sont pas elles-mêmes, bien inconsciemment, dans le gavage de leurs enfants. Malheureusement ce qui ressort de ce gavage est nettement moins bon que le foie gras… –

eleve-qui-s-ennuie

Je tiens donc dans cet article à commencer par différencier 2 types d’ennui :

Ennui #1 : celui dont se plaignent nos enfants à l’école traditionnelle = « je m’ennuie car je n’ai rien à faire qui m’intéresse réellement » / « Je m’ennuie parce que je sais déjà ce que l’enseignant me fait faire » / « Je m’ennuie parce que je ne trouve aucun sens derrière ce qu’on veut m’apprendre » / « Je m’ennuie car l’activité que je fais est ennuyeuse« .

Ennui #1 bis : l’ennui à la maison, celui qui harcèle les parents (oui, oui) : « je m’ennuie à la maison, je ne sais pas quoi faire » / « j’ai fait le tour de tous mes jeux, j’ai déjà regardé tous mes DVD 10 fois, je n’ai personne avec qui jouer/à qui parler » / « je voudrais faire quelque chose de nouveau mais je ne sais pas quoi » / « je m’ennuie parce que mon environnement est ennuyeux ».

(note personnelle : lorsque j’étais enfant j’étais une petite fille très très occupée – par moi-même !- et assez créative – dans le sens où je m’occupais toute seule, créant beaucoup de choses –  mais j’ai aussi la sensation d’avoir noyé mes parents avec une litanie de « je sais pas quoi faiiiiiiiiire… », et toutes les propositions de ma mère restaient vaines. En fin de compte, j’ai compris depuis que ma plainte c’était, sous forme cachée, « je sais pas quoi faire parce que rien de ce que j’ai là à ma disposition ne me tente et je veux découvrir quelque chose de nouveau ! » !

Bref…

-> en comparant les environnements des différentes écoles – et celui de la maison -, j’ai réalisé à quel point l’ennui ne vient pas de l’enfant mais d’un manque ou d’un trop-plein de l’environnement extérieur. L’ennui vient d’un environnement inadapté. L’ennui n’est PAS le symptôme d’un manque de curiosité ou d’une grosse flemme de l’enfant, disons-le tout net, mais bien le symptôme de l’absence d’un environnement suffisant riche, suffisamment stimulant, suffisamment varié, suffisamment pourvoyeur de choix et de liberté.

A degré égal, j’ai la sensation que l’ennui vient de l’absence de temps laissé à l’enfant de faire des choses par lui-même. N’ayant jamais eu la possibilité d’apprendre à s’occuper par lui-même, comment pourrait-il utiliser l’ennui comme une force vitale, pourvoyeuse d’imagination, d’originalité et de créativité ?

-> » je m’ennuie car on ne me laisse pas le temps et l’espace de faire des choses qui m’intéressent »

-> « je m’ennuie car je ne trouve pas dans l’environnement de quoi satisfaire et/ou renouveler ma curiosité »

-> « je m’ennuie car je n’ai personne avec qui avoir de nouvelles interactions »

-> « je m’ennuie car je veux faire quelque chose mais que je ne trouve pas quoi »

Ecole dynamique-1

***

A l’Ecole Dynamique hier, ce qu’a vécu ma fille c’est le 2ème type d’ennui :

Ennui #2 : le vrai et profond ennui, celui auquel on fait subitement face lorsque l’on se retrouve face à soi-même, sans personne pour nous dire quoi faire, quand faire, comment faire, personne pour décider à notre place de ce qu’on aime (i.e. ce qu’on est « censé » aimer aux yeux de l’autre : piano, saxo, foot, cours de peinture du mercredi aprèm, piscine du samedi matin, etc). Celui qu’on SUBIT de plein fouet lorsque l’on n’a connu qu’activités dictées de l’extérieur, à l’école (et bien trop souvent à la maison, car c’est une vraie opinion de la société en général, que les enfants ne savent pas s’occuper seuls et que c’est à nous, adultes, de les occuper). Celui qu’on SUBIT de plein fouet lorsque l’on se retrouve subitement SEUL face à SOI, face à ses propres motivations, face à sa liberté totale.

Daniel Greenberg a écrit dans « Free at last » (traduction de mon cru, pas du tout littérale) : « les « A » {les nouveaux membres de la Sudbury Valley School qui viennent de l’école classique}, à peine arrivés, cherchent toujours à savoir à qui plaire, à qui faire plaisir. Ils essaient avec le staff comme ils le faisaient avec leurs profs. C’est souvent douloureux, car ils découvrent avec difficulté qu’ils ne sont pas les seuls intelligents, les seuls à avoir l’esprit vif et qu’il n’y a pas de course à l’excellence, donc pas de récompense. Ces « A » sont les vraies victimes de cette société et de son éducation : à chercher à plaire, ils ont perdu le chemin vers eux-mêmes. Ils ne détruisent pas, mais ne savent non plus construire. Quand il n’y a pas personne pour leur dire quoi faire, la liberté est terrifiante.

La « cure » pour eux est douloureuse et très longue. Et elle ne marche pas toujours. Souvent, la seule voie est une grosse dose d’ennui. Sans personne pour leur dire quoi faire, ils plongent souvent dans les profondeurs de l’inactivité. Invariablement, on leur répète que lorsque l’ennui sera devenu vraiment intolérable, ils sauront reprendre le dessus. Ca arrive, mais quel prix à payer pour ces pauvres « good kids » qui ne faisaient que répondre aux demandes de l’adulte ! »

Je me souviens notamment d’un cas décrit dans Free at last d’une adolescente qui a subitement durement ressenti cet ennui à la Sudbury Valley School, devenant agressive et remettant totalement en cause la philosophie de l’école et son engagement dans cette école. Elle a tenu bon, elle a passé le cap ! Ma fille le fera aussi…

***

-> Si j’ai décidé d’écrire cet article aujourd’hui, c’est que, dans notre école ou dans une école comme la nôtre, votre enfant risque de vivre ce moment (ou pas… dans ce cas tant mieux, c’est qu’il n’aura pas été si abîmé que ça par les mauvaises habitudes de notre société qui a si peur des enfants laissés « démunis » sans l’intervention des adultes !). S’il le vit, ne vous effrayez pas pour autant… Gardez en tête que ce n’est justement qu’un passage… qu’une étape nécessaire de « décontamination », une étape nécessaire vers un retour à soi-même, à ses vrais intérêts, un recentrage sur soi. 

Comme me l’a dit Benjamin quand je suis venue à lui hier avec ma casquette de maman démunie, c’est effrayant de découvrir qu’on s’ennuie avec… soi-même !! Mais passé ce constat difficile, c’est la promesse d’un beau chemin pour se réconcilier avec soi-même. Un chemin difficile, chaotique, destabilisant, mais tellement riche !

Cette décontamination au final, c’est un vrai cadeau offert à notre enfant…

DN-FB-161

Publicités

4 réflexions sur “A la découverte du vrai ennui : E.N.N.U.I

  1. Encore une fois j’adoooooore Marie ! et je reconnais là aussi le processus que je retrouve avec les adultes en thérapie lorsqu’ils prennent (enfin) toute la mesure de la liberté…. qu’ils croyaient ne pas avoir ! tout à coup, alors qu’ils comprennent qu’ils étaient les vraies seules barrières à leurs propres objectifs, il ya un moment de panique/déstabilisation voire l’impression de « ne plus savoir » où aller….tellement tout est possible ! il y a cet immense gouffre face à soi même à franchir…..mais c’est pour mieux se retrouver !

    Moi aussi j’ai eu droit aux « maman, je m’ennuie » et « maman, je ne sais pas quoi faaaaaaire ! ». Et c’est bien la 1ère chose que j’ai constaté depuis la déscolarisation de mes enfants : depuis maintenant 5 bons mois, je n’ai plus entendu une seule de ces phrases auxquelles j’avais droit régulièrement avant ! pourtant ils n’ont pas plus de jeux qu’avant…et environ 40h de liberté en plus par semaine !!!!!

    J’ai compris/appris par le vécu ce que j’avais lu moi aussi chez Peter Gray et John Holt : qu’en laissant l’espace et le temps aux enfants, ils se retrouvaient face à eux mêmes….ils se posaient alors eux mêmes des défis qu’ils ont envie de relever. Ma fille n’a pas fait de cours d’histoire, de maths, de francais etc mais elle a appris la patience, la perséverance, la confiance en soi, l’estime de soi….et gagne en paix intérieure alors qu’elle rentre dans l’adolescence.

    Cette aventure est juste extra-ordinaire pour moi sur tous les niveaux car c’est moi qui suis à l’école ! l’école de la vie : j’apprends tous les jours d’eux !…. vivement la nôtre ! 🙂
    Merci Marie pour ce superbe article !

    J'aime

  2. Ce que tu décris Marie se retrouve très largement chez l’adulte. Malheureusement, la confrontation à l’ennui et donc la désintoxication aux injonctions de la société se révèlent bien plus compliquées à mettre en oeuvre une fois dans la vie active (s’il faut attendre de se casser une jambe ou vivre un burn out pour ça…)
    C’est à mon sens ce qui manque grandement aux individus pour se trouver et trouver leur place, hors des carcans imposés. C’est un enjeu sur lequel je travaille vis à vis des jeunes adultes.

    Bref, éloge de l’ennui, enjeu majeur du 21ème siècle ^_^

    J'aime

  3. merci pour cette belle reflexion Marie
    et merci également pour tant d’autres 🙂

    je rejoins Arnaud et Sandra pour l’étendre aux temps de l’adulte:
    un reportage sur Arté à propos de la bonté de la nature humaine rapportait que les petits pouvaient ressentir un état extatique plusieurs fois par semaine alors qu’un adulte n’atteignait ce niveau de plaisir par anticipation ou expérimentation qu’une à deux fois par an … aie
    Aussi, parce que chaque petite chose peut leur procurer un très haut niveau d’intensité dans le ressenti émotionnel (jusqu’à la sensation extatique), je crois que l’enfant puis le jeune et peut-être jusqu’à l’adulte même peuvent ne pas ressentir l’ennui tant du type #2 seul-face-à-soi-même que le #1 environnement-trop-pauvre-ou-trop-riche, qui plus est en dehors d’une école dynamique ! Il faut du calme pour sentir l’ennui.
    Mais dans les propos de D. Greenberg que tu cites et auxquels j’adhère complètement, il apparait que ce serait une « chance » de ressentir son ennui comme on considère que se confronter à ses résolutions intimes est une chance. C’est en tout cas le chemin de désintoxication qui semble inexorable pour les « A » et qui permet de tendre vers sa liberté.

    Mais personnellement j’ai ressenti un ennui qui me pousse à en proposer un 3ème type:
    alors que je pratiquais un métier de rêve de gosse et qu’il m’occupait immensément, démesurément, au point de mener une vie excessivement passionnante (vraiment excessivement), il y avait malgré tout quelque part au fond de moi comme un grondement sourd, le tintement du « ya quelque chose qui cloche ».
    Et de vite refermer ce couvercle d’où cela s’échappe malgré moi en mon for intérieur et de passer crescendo au « courage fuyons » par l’action frénétique et déraisonnable.
    Mais cela demeura et trouva le mode d’expression de la maladie cancéreuse bien plus efficace pour s’imposer.
    Ce grondement, ce genre d’ennui par l’incohérence s’est donc imposé à mon mode de vie et j’ai changé et ça m’a sauvé de moi-même d’une certaine façon, alors youpi ! et je donne à cette aventure médicale une place de choix dans mon coffre à trésors intérieur.
    Cela m’a ouvert les yeux sur beaucoup de choses, fait revoir un sens des valeurs qui m’amènent à embrasser vivement la philosophie des écoles type Sudbury aujourd’hui.

    Cet « ennui par l’incohérence » est palpable dans le profile de Ramïn sur le site de l’ E.D.
    Tout comme auprès de ce Thomas Sattelberger présenté dans le docu « ALPHABET » d’Erwin Wagenhofer: cette immense pointure de DRH allemand est bien animé par cette forme d’ennui aussi puissant que le rôle de ses postes occupés.
    Qu’est-ce qui a poussé Maria Montessori, Rudolf Steiner, Célestin Freinet, Bernard Collot, Alice Miller, A.S. Neill, le couple Greenberg, Arno Stern, John Holt, Peter Gray, Sir K. Robinson et tant d’autres (ne serait-ce que ceux relatés dans le docu « DEMAIN ») à sortir des sentiers battus, à remettre en cause des principes établis si solidement face à eux et à innover.
    Et qu’est-ce donc qui nous pousse à renier le sacro-saint système éducatif standard si ce n’est ce « ya quelque chose qui cloche ».
    Sentez-vous vous aussi comme un appel d’au-delà cet immense gouffre dont tu parles Sandra ?

    Je propose l’ennui #3 comme l’ennui par l’incohérence de ce que l’on est, de ce que l’on fait.
    Résultat d’une incitation humaine à évoluer dans sa profondeur, conséquence de la soif de sens, inspiré par un élan qui vient de loin et qui anime les générations tour à tour depuis la nuit des temps, un peu comme une grâce (enlevez toute connotation religieuse dans ce mot ici) qui s’agite en nous par bien des mécanismes, bien des troubles.
    D’ailleurs le burn-out est-il un résultat violent d’un ennui #3 profond ?
    Et si c est pour faire taire en nous la terreur de sa propre liberté, si c’est pour permettre un retour à soi-même, à ses vrais intérêts, un recentrage sur soi, alors c’est tant mieux si cet ennui constitue un pont au dessus des gouffres et des obstacles, tant mieux aussi si les ennuis des types 1 et 2 en sont des déclinaisons adaptées aux plus jeunes même si cela peut être douloureux dans leur expérimentation pour la décontamination que tu évoques Marie.
    J ai tant à apprendre pour accompagner mes enfants en leur rencontre de leur ennui.
    Alors merci encore pour ce partage.
    et vive l’ennui du 21ème siècle !

    J'aime

  4. Merci pour cet article Marie, effectivement ce que vit ta fille trouve écho chez de nombreux adultes. L’ennui est pour moi est un baromètre puissant et interroge de multiples sujets. La façon dont nous le vivons vient mettre en lumière notre rapport à nous -mêmes. Pour ma part, c’est un guide, il m’apprend l’indépendance, l’estime de moi-même, la bienveillance envers moi-même… Il interroge aussi notre volonté d’être toujours performant, utile ou dans l’action…

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s