Interview : Élise en route vers la Fac

Et notre série de l’été des interviews de celles et ceux qui quittent notre école continue!

Andéas : Salut Elise ! Alors… comment tu es arrivée à l’Ecole dynamique ?

Elise : J’ai arrêté le lycée en novembre 2016. Ça se passait pas bien. J’étais dans une classe sans mes amis. Un lycée coté à Paris. Y avait de la… De la… Pas de la concurren… De la… Mais aide-moi ! [Rires]

A : De la compétition !

Elise : Oui, l’ambiance était cool mais j’angoissais de passer le bac. J’avais pas trop confiance. Et puis j’avais besoin de changer d’air. Sur le moment c’était un peu une fuite. Au lieu de me faire larguer je préfère larguer avant, tu vois le genre, bon ! [Rires] Pendant deux mois j’ai dormi le jour, regardé des films et lu des livres la nuit, fait des puzzles. Dont un de 1000 pièces, la chambre de Van Gogh que ma mère m’avait acheté lors de mon premier et dernier gros caprice d’enfant (je devais avoir 5/6 ans). Alors ça m’a pris et je l’ai fait, en quelques semaines. Ça a été ma transition d’un système scolaire à un autre je dirais. A peu près en même temps ma mère m’a emmenée voir [le film] « Être & Devenir ». Ça a été le déclic donc je me suis renseignée. J’ai vu une interview de [la réalisatrice] Clara Bellar qui parlait de l’Ecole Dynamique. Alors j’ai fait les démarches pour m’inscrire et une période d’essai à l’Ecole. Je lisais 5 heures par jour au fond d’un canapé et je repartais, je ne parlais à personne. C’est un peu déstabilisant d’arriver dans un endroit avec autant de libertés et d’activité en même temps. C’était en janvier [2017]. Et puis les gens ont voté et j’ai été acceptée à l’Ecole. Je n’ai pas intégré de suite le collectif, j’avais besoin de quitter Paris trois semaines alors je ne suis devenue membre que fin février, donc il y a un an et demi.

A : Qu’est-ce qui t’a marquée le plus à l’Ecole Dynamique ?

Elise : En un an et demi j’ai évolué autant que dans ma vie entière. Dans mes relations avec les autres mais aussi dans ma façon de fonctionner et de faire les choses. Après pour toutes les règles et la vie en communauté, j’étais pas dépaysée. Mes parents ont les mêmes principes que l’Ecole dynamique, voire pire ! [Rires] Mais j’en suis très fière ! Là, je pouvais appliquer toute la journée les valeurs que j’avais acquises dans ma famille. Autonomie. Confiance. Respect de tous. Confidentialité entre membres. La vie privée est menacée dans la société. Pour moi, c’est naturel de ne pas répéter tout ce qu’on te dit. Bon, là c’est une interview, donc tu peux aller tout raconter… [Rires] Dans une famille les parents communiquent entre eux ce que leurs enfants partagent avec l’un d’entre eux. Dans la mienne ce que je dis à mon père reste entre lui et moi. Et pareil avec ma mère. Pour moi en babysitting, c’est pareil. Si l’enfant a envie de partager des choses avec ses parents, c’est cool, mais s‘il me dit des choses qu’il n’a pas envie que je répète à ses parents, ça me va aussi. Mais même à l’Ecole, certaines personnes ne trouvent pas ça naturel.

A : Comment tu as décidé de passer le bac ?

Elise : J’ai quitté la Première en milieu d’année, je leur avais dit de pas m’inscrire… J’étais vraiment pas pressée de le passer, le bac ! A l’Ecole dynamique, je n’y pensais pas trop. Et puis j’ai reçu la convocation. Mon lycée précédent m’avait inscrite sans que je le sache. Ils m’ont même gentiment demandé d’y aller… pour ne pas faire baisser leurs stats ! En en parlant à l’Ecole dynamique et dans ma famille, j’ai pris ça comme une espèce de signe du destin, après tout j’avais rien à perdre. C’était juste l’épreuve de Français et de Sciences (Bac ES). Pour cette épreuve j’ai lu une fois mes Annabacs et j’ai eu 10. Les sciences en ES c’est principalement de la culture générale, programme de 4e ! [Rires] Et en Français… bon j’adore ça, j’adore lire. En Seconde, j’avais loupé 90 demi-journées de cours, j’étais pas mal malade et j’étais aussi pas mal stressée d’aller en cours, mais en Français ça allait. Et puis j’ai eu 11 à l’épreuve écrite. J’étais déçue ! Mais bon, avec le recul pour les trois semaines que j’ai passé à réviser c’est top.

A : Peux-tu expliquer ton problème avec la compétition ?

Elise : Je n’ai pas de problème avec la compétition quand je joue à l’épervier ou quand je fais de la boxe ! [Rires] Ce qui peut devenir un problème c’est le regard des autres. En primaire j’étais « la fille qui fait du sport ». J’étais principalement qu’avec les garçons. Puis au collège ils veulent une copine, moi ça ne m’intéressait pas de me mettre à jouer le rôle de la fille ! [Rires] J’étais tout le temps en jogging, coupe garçonne. J’étais différente et au collège on te le fait payer : quand je mettais une robe on me traitait de « travelo ». En 3e je voulais arrêter l’école ou passer en bac pro pâtisserie mais j’ai vu qu’en cuisine c’est militaire et au fond, ce que je ne supporte pas, c’est l’autorité. Alors moi qui voulais devenir pompier ou cuistot, c’était mal barré ! [Rires] Et puis je me suis dit : allons quand même au lycée pour voir. Définitivement mon année de Seconde et ma primaire sont mes meilleurs souvenirs même si l’école ça n’a jamais été facile. Et puis dès le départ ! J’ai fait huit ans d’orthophonie du CP jusqu’à la fin du collège.

A : Comment s’est passée ta deuxième et dernière année à l’Ecole dynamique, puisque tu pars à l’université de Grenoble ?

Elise : Cette dernière année a été compliquée. L’Ecole dynamique c’est un lieu où tu te retrouves face à toi-même. Tes peurs, tes désirs, tes besoins. C’est une phase difficile et en plus je me suis rajouté le bac ! J’étais dans une période où je ne savais pas ce que je voulais faire et ce qu’allait m’apporter ce foutu bac. J’avais pas autant de motivation que je pensais. J’avais un pied dans le système et un pied hors du système. Dans ce cas-là t’as le positif des deux, mais t’as aussi le négatif des deux. Le positif du système c’est de pouvoir dire aux autres : « Je passe le bac ». Hop, t’es tranquille. Le positif du hors système c’est la confiance des adultes, le sens des responsabilités, la liberté et tout le reste. L’Ecole dynamique m’a permis… ou poussée à devenir autonome. Autonome aussi administrativement, entre autres. Maintenant je supporte tranquillement d’être face à des problèmes du genre : « Je ne sais pas où je vais crécher à Grenoble à la rentrée ». Je sais que je vais trouver. Mais j’en connais qui paniqueraient ! Le négatif c’est qu’il n’y a pas de cadre pour les moments difficiles. À l’Ecole dynamique les gens ne se rendent pas forcément compte que tu traverses un de ces moments. Je paie moi-même tous mes frais de scolarité en faisant du babysitting. Mes parents ne participent pas pleinement à la vie de l’école. Ils me soutiennent mais c’était mon choix et je voulais l’assumer jusqu’au bout. Je me suis donc parfois sentie seule. Et puis à l’Ecole dynamique tout le monde ne comprend pas forcément que je veuille passer le bac. Entre jeunes, c’est des blagues mais il y a quand même eu des remarques. Quand tu passes le bac à L’Ecole dynamique peut-être que certains ne savent plus très bien où tu te situes ! On se retrouve un peu jugé(e) des deux côtés. Même si à mes débuts à l’Ecole dynamique je me suis laissée porter, en décembre 2017 j’ai failli partir. Entre membres de l’Ecole il n’y a pas de jugement, mais parfois, je trouve que ça nous arrive d’en avoir envers les autres, envers ceux qui ne sont pas à l’Ecole dynamique ! Il y a pour chacun un risque de s’installer dans cette prise de position : « Nous, on est hors système, on a tout compris », on risque de se placer au-dessus des autres. Cette école m’a appris à me poser des questions et donc je m’en pose aussi sur cette école. Il y a des choses avec lesquelles je ne suis pas d’accord. J’avais un blocage par rapport à ce que je considérais comme un jugement envers les personnes extérieures. Et puis, je ne suis pas sûre que tout le monde à l’Ecole dynamique se rende compte de sa chance. J’avais un problème aussi avec le respect de la vie privée, entre membres jeunes. Ce qui m’a fait rester à ce moment-là, c’est le staff et les « froggies » [les stagiaires]. Je me suis remise en question. Je me suis dit que j’étais en train de juger les autres membres. T’as pas à porter un jugement sur quelqu’un, même si tu penses que cette personne porte un jugement sur toi ou sur quelqu’un d’autre ! [Rires] Tu lui dis, si tu veux, que tu n’es pas d’accord avec ce qu’il dit et puis c’est tout. Faire que cette école tienne son cap, c’est un travail de tous les jours. Par exemple la base, le côté pionnier de l’Ecole dynamique, c’est qu’on n’est personne pour dire ce que les autres doivent faire. Et en même temps ce n’est pas toujours respecté. Genre « Tu passes le bac, t’as pas tout compris, etc. » Il y a des moments où je me suis demandé si je n’allais pas retourner dans le système classique… juste pour passer le bac ! [Rires]

A : Quelles améliorations tu aimerais à l’Ecole dynamique ?

Elise : Je trouve qu’on n’a pas assez d’accompagnement, de soutien. Pas seulement pour passer des diplômes, si on se met ça en tête ! [Rires] On peut avoir besoin d’un cadre et je ne suis pas sûre de l’avoir trouvé. Peut-être parce que je n’étais pas toujours assez motivée moi-même pour passer le bac. Et on sait bien que la motivation est le moteur essentiel pour aller au bout d’un projet. J’ai eu un soutien amical fort de la part des membres adultes et jeunes avec qui j’avais des affinités. Mais j’aurais aimé avoir plus de questions. Pas des horaires, pas des cours… Plus d’intérêt, plus de curiosité. Peut-être un peu plus de suivi. C’était mon besoin et d’autres fonctionnent différemment. En tout cas, là il y avait les gens qui se disaient : « Chouette, elle est à l’Ecole dynamique et elle passe quand même le bac ! » et ceux qui se disaient : « Si elle passe le bac chez nous, c’est qu’elle a rien compris ! Elle est encore dans le moule. »

A : En passant le bac, tu avais un projet ?

Elise : Pour le bac niveau Terminale, il y a eu plusieurs raisons. « C’est bête d’arrêter là alors que j’ai déjà eu l’épreuve de Français et de Sciences. » Et puis mon tempérament. Je voulais prouver quelque chose à tout le monde, en tout cas à l’extérieur. Et me le prouver à moi-même. J’avais besoin de me prouver que quand je veux accomplir quelque chose je vais jusqu’au bout. Je veux trouver les moyens pour mes projets. Pour moi, c’était évident de faire un boulot pour pouvoir payer ma scolarité à l’Ecole dynamique. D’ailleurs mes parents n’auraient pas pu la payer.

A : Tu fais quoi, l’an prochain ?

Elise : Donc je continue dans l’original, je pars à la Fac. [Rires] J’y crois toujours pas mais j’y vais. J’ai jamais rêvé d’y aller. Géographie & Aménagement. J’ai pris ça parce que ça s’est présenté au bon moment. Je m’étais dit « Laisse-toi toutes les portes ouvertes. » Je me suis inscrite sur Parcoursup. Et au moment où il fallait rentrer ses choix de filières on m’a parlé de cette licence. J’ai trouvé ça intéressant et le cursus m’intriguait. Je me suis dit que c’était un signe du destin. [Rires] Non mais c’est toujours comme ça ! Par exemple, j’avais « 1984 » [le roman de George Orwell] depuis longtemps sur ma liste de livres à lire. Par hasard j’ai lu un autre livre qui y faisait référence et je me suis décidée à le lire. C’était pile le bon moment ! Et puis ça m’a fait la conclusion de ma disserte de philo ! [Rires] « 1984 », j’ai pris six mois pour le lire, tellement je voulais pas que ça s’arrête, tellement je voulais tout comprendre.

A : Quelle est ta scène préférée dans « 1984 » ?

Elise : Winston est avec son amante Julia dans la chambre louée au-dessus du magasin du traître Charrington et il entend une chanson par la fenêtre, chantée par une grosse dame aux bras rouges en train d’étendre des langes sur une corde à linge. Ils sont dans un quartier où il n’y a pas de caméras pour espionner les gens et cette chanson, elle m’est restée.

« Ce n’était qu’un rêve sans espoir.
Il passa comme un soir d’avril, juste un soir.
Mais un regard, un mot, les rêves ont recommencé.
Ils ont pris mon cœur, ils l’ont emporté. »

A : C’est aussi ma scène préférée, mais alors… Pourquoi Géographie & Aménagement ? [Rires]

Elise : J’ai besoin de quitter Paris. C’est le choix de la facilité. Mais c’est encore une sécurité. Ce que je veux dire, c’est qu’au plus profond de moi, je voudrais partir voyager. Un vrai voyage. Mais j’ai encore peur de me lancer. Partir à la fac à Grenoble, c’est la voie du milieu entre ce que je suis maintenant et ce que je ne me sens pas encore prête à être.

A : Tu voudrais voyager où ?

Elise : Là où personne ne veut aller. J’ai besoin de tester mes limites.

A : Bon alors du coup, la géographie, ok. [Rires]

Elise : J’ai envie de comprendre ce qui arrive aux gens. Dans Géographie & Aménagement c’est un peu ça que je cherche. Comment l’aménagement conditionne, ouvre ou ferme la vie des gens. Etudier ça, comprendre.

A : Tu voudrais améliorer la vie des gens par l’aménagement ?

Elise : Question piège ! Non, ils se débrouillent ! [Rires] Juste pouvoir montrer aux gens qu’il y a d’autres manières de faire. La société où je vis ne me convient pas et je veux trouver des réponses concrètes. Donc je fais Géographie & Aménagement mais je ne me laisserai pas récupérer par l’Université… Je ne me sens pas obligée de finir le cursus. Dans deux mois si ça se trouve j’aurai une révélation… Ou peut-être plutôt genre dans six mois. [Rires] En attendant… j’apprends.

A : Bonne chance, Championne!

Publié le 3 août 2018 sur Facebook

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